L'énergie est notre avenir, socialisons-la (vraiment) ! Pour une Sécurité sociale de l'électricité
Présentation du livre de Sud Energie et Attac en vidéo : Comprendre pour agir : pourquoi il faut socialiser l’énergie !
Sommaire
- Introduction
- 1946, moment fondateur d’une institution communiste
- Déconstruire les mythes
- Construire l’alternative
- Conclusion : pour une bifurcation communiste et écologique
- Pour aller plus loin : usages, précarité et organisation collective de la vie
Introduction
À l’heure d’une nouvelle crise du capitalisme, marquée par l’effondrement de sa phase néolibérale, la gauche se trouve confrontée à un défi historique. Les politiques de compression salariale, la baisse des taux de profit et montée des politiques réactionnaires pour maintenir l’ordre établi sont là les signes d’une radicalisation de la classe dominante. Le système tente de survivre à ses contradictions internes. Les crises climatiques et les guerres en cours exacerbent ces tensions et ouvrent, malgré tout, des perspectives progressistes, à condition que nous nous en saisissions. L’énergie est au cœur de ces contradictions et le débat sur l’avenir énergétique est omniprésent. Les mots qu’on entend partout sont transition écologique, électrification, renouvelable ou nucléaire, marché ou monopole public. Ce champ de lutte est aujourd’hui visible et central. En tant que militant·es progressistes et travailleur·euses de ce secteur, il est crucial de comprendre les enjeux pour sortir de l’immobilisme ambiant.
Dans ce contexte, le nouveau livre d’Attac et du syndicat SUD Énergie, L’énergie est notre avenir, socialisons-la (paru en mai 2025), appelle à sortir du marché et à revenir à un “vrai” service public de l’électricité. Cet ouvrage critique avec justesse la marchandisation de l’énergie et l’échec du marché de l’électricité. Il rappelle l’importance stratégique de l’électricité dans la lutte contre le dérèglement climatique, il dresse un tableau factuel des limites planétaires atteintes, et met en lumière la responsabilité des gouvernements occidentaux dans la crise actuelle.
Le livre souligne également les enjeux technologiques et les choix énergétiques structurants (solaire, éolien, hydraulique, nucléaire, etc.) ainsi que la nécessité de planifier le système pour en maîtriser les contraintes techniques, faute de quoi le risque de black-out devient réel. Plusieurs scénarios ont émergé ces dernières années pour tenter de répondre à cette problématique, parmi lesquels ceux de NégaWatt, de RTE avec Futurs énergétiques 2050, ou encore de l’ADEME. Ces travaux sont précieux, car ils offrent une vision globale des défis à relever et des solutions possibles, fondées notamment sur la sobriété et des potentiels de mix 100 % renouvelables.
Nous partageons avec Attac et SUD Energie la conviction qu’il est indispensable de démocratiser les choix énergétiques et de planifier collectivement la transition. Ces exigences se confrontent directement aux logiques de marché et de concurrence imposées par l’Union européenne. Leurs analyses mettent en évidence que le marché de l’électricité fragilise l’ensemble de la filière et empêche toute décision écologique en matière énergétique, favorise les intérêts patronaux au détriment des travailleur·euses et des usager·es, et repose sur une logique de court terme. Dans le schéma marxiste, l’infrastructure détermine les besoins essentiels, qui ne sont dès lors plus des données naturelles, mais sont socialement déterminés. La place actuelle et future de l’électricité dans nos économies la constitue comme un bien de première nécessité au même titre que l’eau, les soins ou l’alimentation. Les enjeux associés sont trop importants pour laisser à des mécanismes marchands la coordination économique du secteur. Quels moyens de production ? Où ? À quel prix ? etc. Le pari des libéraux, en cela conscients ou non de se faire les répétiteurs de la philosophie idéaliste de Hayek, est de voir en le marché le juge de paix, pour le meilleur, de l’allocation des ressources, ici l’électricité. Or la démonstration tient dans la qualité de marchandise de l’électricité. Partant, de l’existence de consommateurs. Des travaux en sciences sociales, dont la thèse de doctorat du regretté Joseph Cacciari, montrent que contrairement à ces hypothèses simplificatrices faisant du modèle producteur-consommateur une bonne approximation de la réalité, la consommation d’électricité est prise dans des pratiques ordinaires, non conscientisées (non réflexives disent les chercheur.es), en tout cas qu’elle est empiriquement. Joseph Cacciari parle de “pratiques mobilisatrices d’énergie” pour souligner l’indisposition spontanée des agents à considérer l’électricité consommée dans leur vie ordinaire. De tels résultats ne sont jamais discutés et sont pourtant lourds de conséquences pour la théorie du signal prix dans le secteur électrique.
Sans même remettre en cause le statut de consommateur, et dans les franges les moins communistes de la politique, nous avons vu le retour de la planification comme levier incontournable au projet de transition énergétique. L’idéologie qui fait du marché concurrentiel le moyen de coordination optimal des acteurs pour le bénéfice des consommateurs, tel que l’avance la Commission Européenne (avec toutefois là aussi d’impressionnants déplacements dans sa politique économique), a systématiquement été mise en échec depuis la libéralisation des années 2000. Le marché est une chimère, une abstraction sans réalité physique, qui nous conduit droit dans le mur. Jamais aucune nouvelle centrale n’a jamais été développée sur la base d’une rémunération par les prix de marché. Le développement des énergies renouvelables s’est toujours appuyé sur des prix d’achat garantis par l’État, financés collectivement. Contrairement aux affirmations des libéraux, le marché n’a jamais été un moteur de développement efficace pour les infrastructures énergétiques.
Il est toutefois nécessaire de nuancer un point central du livre. Attac et SUD présentent la libéralisation du marché de l’électricité comme une erreur idéologique, un mauvais choix économique de l’Union européenne. Or, du point de vue de la classe bourgeoise, cette libéralisation est tout sauf une erreur. C’est une nécessité structurelle pour maintenir son taux de profit face à sa baisse tendancielle. En effet, une contradiction fondamentale du capitalisme réside dans cette dynamique. Pour accroître la productivité, le capitaliste investit massivement dans le capital constant (machines et technologies) au détriment du capital variable, c’est-à-dire la force de travail humaine, seule source de plus-value. Cela entraîne une baisse tendancielle du taux de profit, car la part de plus-value rapportée au capital total diminue.
Plusieurs contre-tendances peuvent temporairement enrayer cette baisse. La libéralisation en fait partie. En ouvrant les marchés à la concurrence internationale, le capital peut accéder à des biens, des services et une main-d’œuvre à moindre coût, notamment dans les pays à bas salaires. Cela permet de réduire le capital avancé et donc de restaurer temporairement le taux de profit. De plus, la libéralisation offre au capital de nouveaux débouchés dans des régions jusque-là peu ou pas intégrées au marché mondial, retardant ainsi la saturation des marchés.
En libéralisant des secteurs auparavant publics, par exemple l’énergie, la santé ou encore l’éducation, l’État ouvre également de nouvelles sphères à la valorisation du capital. De nouveaux profits peuvent être extraits de domaines autrefois non marchands. La libéralisation est aussi accompagnée de fusions, d’acquisitions et de processus de financiarisation, qui permettent à certains capitaux de survivre en absorbant d’autres, réalisant ainsi des économies d’échelle qui peuvent compenser temporairement la baisse tendancielle du taux de profit. Mais cela ne résout en rien la contradiction fondamentale entre le développement des forces productives et la logique de valorisation du capital. Il y a donc une erreur d’analyse dans le livre d’Attac et de SUD. La libéralisation n’est pas un choix idéologique malavisé mais une nécessité structurelle pour la classe capitaliste dans le cadre de sa reproduction1.
Nous chercherons dans ce texte à interroger les limites du retour au monopole public augmenté (citoyen), proposé par le livre. Que signifie réellement “socialiser” l’énergie ? Qu’impliquerait une mise en Sécurité sociale du secteur de l’électricité, sur le modèle de 1946 et de la création du régime général de la Sécurité sociale pour les soins ? Il ne s’agit pas de rendre l’énergie à l’État, qui reste un outil de la classe dominante, mais de transformer la production en la socialisant, en la sortant des logiques marchandes et capitalistes pour de bon.
Nous voulons mettre en avant notre critique principale, à savoir que le simple retour au service public ne suffit pas. Nous portons donc une alternative politique offensive, la Sécurité sociale de l’électricité, pensée comme une rupture à la fois avec le capitalisme et avec l’étatisme. Tout n’est pas à faire. Nous souhaitons dans ce texte montrer que des “déjà-là” communistes, conquêtes léguées des luttes passées, continuent d’exister aujourd’hui sous des formes plus ou moins explicites. Ces “déjà-là” ont subi d’importantes attaques, notamment depuis la libéralisation, mais constituent une base à reprendre et approfondir pour émanciper la production d’électricité des circuits de décision capitaliste (marchés financiers, administration centrale etc.) et, en outre, pour faire de son accès un droit politique pour toutes et tous.
1946, moment fondateur d’une institution communiste
Pour comprendre ce que nous entendons par Sécurité sociale de l’électricité, il ne suffit pas de plaquer une image rassurante (et bourgeoise) de la socialisation comme “service public solidaire” ou de “gestion participative des ressources”. Il faut revenir à ce que fut, historiquement, la création du régime général de la Sécurité sociale en 1946. Non pas pour faire mémoire bêtement, mais pour retrouver le sens politique d’une institution qui a brisé, concrètement, le pouvoir du capital sur une part massive de la production sociale. En particulier dans le domaine de la santé, ce régime a institué un mode de financement, de gestion et de reconnaissance du travail totalement étranger au marché, mais aussi profondément étranger à l’État. C’est dans cette histoire-là, et dans les logiques des déjà-là communistes qu’elle inaugure, que nous voulons inscrire le projet d’une Sécurité sociale de l’électricité. À condition de ne pas trahir ce qu’a réellement été ce régime général, c’est-à-dire une institution de classe, construite contre l’État, contre le patronat, et pour une souveraineté ouvrière autonome sur le travail.
Le régime général de la Sécurité sociale, contre le marché, contre l’État
Il est frappant de constater combien, dans l’histoire politique de la France, l’année 1946 est souvent reléguée à l’arrière-plan au profit de 1945. On parle volontiers de la Libération, du programme du Conseil national de la Résistance, de la chute du régime de Vichy, de la victoire contre le nazisme, mais bien peu de choses sont dites de ce qui s’est réellement institué en 1946. Pourtant, c’est cette année-là qu’a été fondé le régime général de la Sécurité sociale, sans doute le signifiant communiste le plus important dans un pays capitaliste comme la France. Gérée par les travailleuses et travailleurs eux-mêmes, financée par la cotisation et non par l’impôt, arrachée par la CGT contre l’avis de l’État, elle a ouvert une brèche historique. Comme le rappelle Bernard Friot, c’est en 1946 que les classes populaires imposent un régime de salaire et de financement qui court-circuite totalement le capital et l’État.
Le régime général produit, il ne se contente pas de redistribuer. Il constitue un contre-monde, un autre mode d’organisation du travail : 25 % du PIB, au moment de son apogée, étaient financés sans dette, sans marché et sans capital, uniquement par cotisation. Ce que nous appelons aujourd’hui “droit à la santé”, “retraite”, “allocations”, ce sont des réalités produites à la base par les caisses ouvrières, dans une logique d’institutionnalisation du salaire, à la qualification personnelle et de socialisation du travail. Ce sont des institutions où le travail sort du marché, où les décisions ne dépendent ni du capital, ni de l’État, mais de mandats syndicaux issus du monde du travail lui-même.
Il faut insister sur le fait que ce n’est pas l’État qui a donné la Sécurité sociale. C’est l’État qui l’a combattue. La fable du compromis bienveillant gaullo-communiste si chère à notre classe dominante, à pour but d’effacer un rapport de force gagné par la classe ouvrière organisée et détricoté depuis. En 1946, l’État est l’ennemi et il le restera. La réforme de 1967 qui supprime la gestion ouvrière au profit du paritarisme marque un tournant. Elle ouvre la voie à l’étatisation progressive du régime, au contrôle toujours plus serré des caisses par l’administration et à la fiscalisation des recettes avec la CSG. Toutes ces offensives portent la marque de l’État. Comme le montre Nicolas Da Silva dans La Bataille de la Sécu, l’État s’est employé à reprendre la main sur une institution qui menaçait directement son rôle de garant du capital.
Ce que cette conquête opère est une bifurcation radicale dans le rapport capital/travail. Pour la première fois, la classe laborieuse impose une institution qui lui donne les moyens d’agir en tant que classe souveraine sur une partie de l’économie. Le travail ne dépend plus du bon vouloir d’un employeur, mais d’une qualification attribuée par des caisses gérées démocratiquement. Les retraité·es reçoivent un salaire à la qualification personnelle, les soignant·es travaillent hors logique de marché et les soins sont financés sans endettement, sans retour sur investissement, dans une logique purement politique de reconnaissance des besoins et des personnes. C’est une autre rationalité économique (qui s’oppose à la rationalité bourgeoise) qui prend corps, celle du travail librement reconnu et socialement financé par la cotisation.
Appliquer cela à l’électricité revient à affirmer la nécessité d’un service public ancré dans le travail réel. Ce n’est pas juste dire qu’il faut de la participation. C’est affirmer un pouvoir d’organisation qui vient du secteur lui-même, porté par celles et ceux qui y travaillent. C’est dire que les travailleurs et travailleuses de l’énergie doivent se doter d’un outil institutionnel capable de produire, financer, décider, qualifier les usages et les besoins, en affirmant leur souveraineté propre, indépendante du capital et de l’État. Il s’agit de construire des caisses de production d’électricité, financées par une cotisation indexée sur la valeur ajoutée globale de la production, gérées par les producteurs eux-mêmes, articulées à des conseils d’usager·es. Il s’agit de sortir l’énergie du budget de l’État, de la logique des subventions, de la dette publique, de la comptabilité nationale, et de l’organiser comme une production socialisée sous maîtrise ouvrière.
Le régime général de 1946 nous rappelle que ce chemin n’est pas une utopie. Il a déjà été emprunté. Et s’il a été combattu, détruit, trahi, c’est parce qu’il constituait une menace réelle contre le capital et l’État. L’héritage de la nationalisation des industries électriques et gazières à l’issue de la guerre montre que nous ne partons pas de rien dans ces secteurs. À nous de reprendre ce fil.
Les déjà-là communistes hérités de la nationalisation de l’électricité et du gaz en France
Le statut des travailleur·es
La nationalisation de l’électricité et du gaz en France s’inscrit dans le même mouvement réel de lutte au sortir de la guerre. Le 15 mars 1944, toutes les organisations de France combattante, réunies dans le Conseil National de la Résistance (le fameux CNR), ont fait leur un programme qui demande “dès la libération du territoire” :
l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État après consultation des représentants de tous les éléments de cette production ;
Le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques.2
Le ministre communiste Marcel Paul et son équipe portent un projet de nationalisation de l’électricité et du gaz3. Dans 394 grandes villes, parmi lesquelles Lyon, Lille, Bordeaux, Reims, Rennes ou Poitiers, la distribution est alors mixte électricité-gaz. Les sociétés gazières sont étroitement liées aux grands groupes d’électricité, et l’exploitation conjointe du gaz et de l’électricité se révèle complémentaire plutôt que concurrente, ce qui limite les gaspillages puisqu’elles répondent aux mêmes usages. Le projet prévoit également la nationalisation des régies communales ou intercommunales ainsi que des Sociétés d’Intérêt Collectif Agricole d’Électricité (SICAE). Certaines entreprises d’électricité échappent toutefois à cette vague, comme la Compagnie Nationale du Rhône ou les centrales de la SNCF. Enfin, le gaz est séparé de l’électricité avec la création de deux établissements distincts, dont les directeurs généraux sont désignés en Conseil des ministres et non élus par leurs Conseils d’administration.
Jusqu’en 1948, une gestion démocratique, contre laquelle la bourgeoisie mènera un combat constant, est rendue possible grâce à la composition tripartite des Conseils d’administration et aux structures paritaires. Ces Conseils comptent 18 membres répartis à parts égales entre représentant·es de l’État, désigné·es par les ministres, représentant·es des usager·es, via les collectivités locales ainsi que les syndicats industriels et agricoles, et représentant·es du personnel, mandaté·es par leurs organisations syndicales. Lors des premières séances à EDF et GDF, les Conseils d’administration élisent eux-mêmes leurs présidents. En 1948, l’État met fin à cette dynamique et reprend le pouvoir au détriment des salarié·es.
Reste que, nous héritons aujourd’hui de cette période d’une première conquête de la lutte ouvrière, la loi du 8 avril 1946 instaure à son article 47 la création d’un statut national du personnel des industries électriques et gazières. Grâce à un statut national, les travailleur·es du secteur sont libéré·es du patronat, et sont étroitement associé·es à la marche de leur entreprise.
Cette loi fait suite au décret du 17 juin 1938 pour la Fédération de l’Éclairage et du Groupement National de Cadres. Des dispositions législatives introduisent alors déjà une grille nationale des salaires, avec répartition des ouvrier·es et employé·es en 10 catégories (rien encore n’existe pour les cadres). C’est la première classification nationale qui institue un même salaire pour une même fonction. Elle met fin, en droit, sinon en fait, aux 800 à 900 barèmes de classification et d’avancement corrélatifs de l’éclatement du secteur en centaines d’acteurs à travers le territoire. À Classement égal, le salaire est exactement le même pour le personnel féminin que pour le personnel masculin. Aucun agent ne peut être licencié pour cause de suppression d’emploi, la sécurité de carrière est ainsi absolument assurée.
Il faut encore rappeler que cette nationalisation est le fruit d’un mouvement réel de lutte combattue par la bourgeoisie qui malgré une victoire définitive sur les salarié·es en 1948 n’aura pas pu mettre fin au statut national unifié des travailleur·es. Ce statut est un déjà-là communiste qui doit faire penser au salaire à la qualification personnelle pour lequel nous militons. Dans ce cas précis, il s’agit de la reconnaissance de droits économiques fondamentaux attachés à la personne quelle que soit sa situation professionnelle dans les industries électriques ou gazières.
La CCAS (Caisse Centrale d’Activités Sociales)
Marcel Paul après avoir écrit le statut d’EDF/GDF met en place le comité d’entreprise, le conseil central des œuvres sociales (CCOS) qui deviendra la CCAS en 1952. Ce comité est financé par le 1 % des recettes issues des exploitations de distribution de gaz et d’électricité en France. Les activités sociales mises en œuvre par la CGT et les agents d’EDF/GDF via ce comité s’inscrivent dans la droite ligne des traditions syndicales et ouvrières de l’époque que l’on pourrait résumer par l’adage : des activités par et pour les travailleur·es.
À travers ces comités, Marcel Paul, les syndicats et les agent·es mettent en place de meilleures conditions de vie pour les travailleur·euses, notamment dans les domaines de la santé, de la culture et des loisirs. Se mettent alors en place des caisses de secours pour les grévistes, des cliniques, des instituts pour la prise en charge des enfants malades, des colonies de vacances, des bibliothèques, des cantines, des clubs sportifs et des coopératives d’achats. Pour structurer ces initiatives, neuf départements de la CCOS voient le jour en 1947. Le département “jeunesse” organise les colonies de vacances et les clubs de jeunes. Le département “sports” coordonne les associations, concours et challenges. Le département “activités de plein air” regroupe la pêche et la chasse. Le département “arts et culture” prend en charge les manifestations et l’enseignement. Le département “santé” assure les postes de secours, les prestations de naissance et les services de garderie. À ceux-ci s’ajoutent les départements “cantines”, “coopératives”, “mutuelle-solidarité” qui couvre le complément, l’assurance et l’habitation, ainsi que le département “administration générale”. Les départements coopératives, cantines et activités de plein air ont un rôle important pour permettre aux salarié·es d’accéder à une alimentation correcte, que ce soit au travail ou à la maison.
Ces pratiques d’autosuffisance (par et pour) sont des leviers d’émancipation humaine hors de la sphère marchande. Elles préfigurent un rapport au travail différent où l’activité des agent·es EDF/GDF est tout à la fois débarrassée de l’hétéronomie propre au marché et du travail tout en restant socialement validée en vue d’objectifs décidés collectivement et en autonomie par le CCOS, puis le CCAS. Il y a là les prémisses d’un déjà-là communiste qui dans un même mouvement étend de façon inouïe le champ des activités humaines qui relèvent du travail (c’est-à-dire qui bénéficient d’une validation sociale), tout en laissant une pleine autonomie aux travailleur·es sur la détermination du contenu de ces nouvelles sphères d’activités au regard des besoins manifestés.
La tarification au coût marginal de long terme
Au registre des “déjà-là”, on peut mentionner la tarification de l’électricité fondée sur le coût marginal de long terme, conceptualisée et appliquée à partir de 1948 par le service des études économiques d’EDF dirigé par des ingénieur·es corpsards. Ces innovations ne résultaient pas de conquêtes ouvrières ou syndicales. Elles traduisaient la mise en œuvre d’un programme de rationalisation appuyé sur des développements économiques contemporains enseignés dans les institutions qui formaient cette élite d’ingénieur·es. L’entreprise avait pourtant une portée subversive, et il convient de préciser ce qu’implique et ce qui exclut la tarification au coût marginal de long terme. Il faut également rappeler que cette tarification ne présente que peu de rapports avec la méthodologie actuelle de calcul du tarif réglementé de vente, critiquée à juste titre par Sud Énergie et Attac.
Le coût marginal de long terme est un concept utilisé dans la tarification de l’électricité aux consommateurs. Il permet de calculer un niveau du tarif aligné avec la politique d’investissement d’EDF. Le ou la consommateur·rice ne paie plus l’électricité au coût de production d’un kWh supplémentaire, mais sur la base d’un coût optimisé, calculé à l’échelle de l’évolution à long terme du parc de production. Des apports étatiques ou l’émission de papier obligataire restent nécessaires, voire peuvent constituer l’essentiel des modalités de financement en cas de charges d’investissement importantes comme pour le développement du parc nucléaire. La subversion est donc partielle.
Vis-à-vis du projet communiste que nous portons, on peut voir le verre à moitié vide. Le maintien des modalités de financement propres au capitalisme financiarisé consacre une hétéronomie renforcée du travail, dont le contenu reste décidé et sanctionné par les marchés financiers. Le tarif perpétue la logique marchande, où des consommateur·rices paient pour soutirer de l’électricité du réseau, alors que l’alternative communiste affirme un droit d’usage gratuit de l’électricité, déjà financée par la cotisation. Enfin, la planification des capacités de production étant décidée par une élite technocratique, le tarif, défini en fonction de cette planification, vient entériner des choix imposés d’en haut, sans que les travailleur·euses puissent exercer leur souveraineté sur la production. Verre à moitié plein maintenant. Dans l’attente d’une mise en Sécurité sociale de l’ensemble des secteurs de l’économie, l’outil de la tarification peut servir de source d’inspiration pour penser une cotisation sociale fléchée vers le secteur électrique. On peut imaginer un niveau de cotisation différencié selon les classes de consommateur·rices et les profils de consommation annuels, ou encore un étalement des décaissements nécessaires à l’investissement intégré dans le tarif actuel afin d’éviter le recours au crédit. Les défis techniques qui en découlent pourront s’appuyer sur l’expertise des ingénieur·es et des économistes, mobilisée non plus pour exécuter des commandes imposées d’en haut et entériner des arbitrages industriels, mais pour apporter, en responsabilité, leur contribution à la souveraineté de l’ensemble des travailleur·euses sur le contenu de la production.
Déconstruire les mythes
Déconstruire le mythe d’EDF actuel comme service publique de l’énergie
Poser l’actuel EDF comme une institution progressive voire révolutionnaire vis-à-vis d’un secteur électrique en marche forcée de néolibéralisation participe de la même mythologie contre-révolutionnaire qui fait de la Sécurité Sociale actuelle cette institution pacifiée fruit d’un accord univoque entre les forces politiques après la Guerre. Dans le contraste avec un fond où des intérêts capitalistes et libéraux s’expriment à plein4, une institution s’en détache et se voit de facto investie de tous les attributs à même de porter les intérêts d’une classe révolutionnaire. Il est facile de se laisser prendre à ces forces centripètes tant l’absence d’alternatives, récits historiques ou propositions, manquent dans le paysage politique ou militant hors du secteur de la Santé.
Plus précisément concernant EDF, le mythe qui l’entoure repose sur un amalgame. On y mélange l’actionnariat désormais entièrement public de l’entreprise, l’héritage symbolique des grandes réalisations industrielles mises au service du développement économique national, les affrontements régulatoires avec l’Union européenne autour de l’hydraulique et du nucléaire, ainsi que les accusations de pillage d’EDF par ses concurrents sur le marché de la fourniture d’électricité. Pourtant, EDF demeure une entreprise dirigée par une élite, orientée vers la recherche du profit, dont le financement repose encore à hauteur de 40 à 60 % sur l’endettement (et donc sous-entendu son remboursement). C’est pourquoi, en l’état et dans la perspective portée par Réseau Salariat, un retour à un monopole public de la production et de la commercialisation, c’est-à-dire la disparition des opérateurs concurrents d’EDF sur ces segments, ne signifierait ni socialisation de l’électricité en France ni percée hors du capitalisme. Pour le dire de façon ramassée et en reprenant le motif essentiel de la thèse de Nicolas Da Silva dans La bataille de la Sécu, il faut sortir de l’amalgame État (bourgeois) social et la Sociale.
Les grandes déclarations critiques de la libéralisation, par exemple des anciens patrons d’EDF, se font toujours dans un parfaitement évitement des questions relatives à l’organisation du travail, de la stratégie industrielle, des modalités de financement et, plus généralement, de l’objet social de l’entreprise. Il faut ici rappeler que le projet libéral, bien qu’il ne fut pas initié par la classe dirigeante d’EDF, alors sceptique, voire opposée aux directives européennes sectorielles, a quand même ensuite été imposé à l’ensemble de l’entreprise, et ce, en dépit d’un rejet massif des salarié.es et de leurs représentant.es syndicaux. L’issue de la lutte entre bourgeoisies européennes, perdue par la bourgeoisie française, est finalement imposée aux salarié·es d’EDF. L’enjeu central reste celui de la souveraineté sur la production et sur ses modalités. Se limiter à des revendications de retour à un “grand service public de l’électricité”, que ce soit au nom d’un pragmatisme supposé ou par adhésion au projet politique d’une entreprise dans laquelle une minorité décide et la majorité exécute, revient à servir les intérêts d’une bourgeoisie française dominée dans le champ économique par d’autres fractions de la bourgeoisie financière, elles-mêmes relayées par l’administration bruxelloise. Soyons clair·es, nous ne voulons ni des unes et de leurs horizons politiques, ni des autres.
Pour déconstruire ce qui prend les allures d’un mythe, au regard des éléments présentés ci-dessus, nous proposons d’avancer à travers quatre vignettes. La première portera sur des manifestations concrètes d’aliénation au travail au sein d’EDF. La seconde abordera la question du financement. Enfin, nous montrerons comment, à la faveur d’une élite, le mythe EDF est mobilisé pour maintenir le statu quo ou consolider la position des acteurs dominants sur les marchés.
Hétéronomie du travail au sein d’EDF
L’architecture décisionnelle au sein d’EDF est caractéristique d’une hétéronomie forte du travail : les décisions sont prises en haut et sont mises en œuvre le long de la chaîne hiérarchique, sans aucun rapport avec ce que serait un travail émancipé dans une entreprise communiste.
Les travailleur·euses n’ont que peu5, voire aucun pouvoir sur les choix de projet social et sur les grandes orientations stratégiques. Ces décisions sont concentrées entre les mains d’une élite qui, tout en prétendant agir pour l’intérêt général, agit en réalité en classe pour soi, pleinement consciente de ses propres intérêts, au sein de la noblesse d’État6.
Trois exemples d’envergure suggèrent que pour les orientations à fort enjeu industriel et économique, Les travailleur·euses n’ont aucune prise sur le contenu de leur activité. Premièrement, il y a le projet de partenariat avec l’Arabie Saoudite pour construire une pharaonique infrastructure hydraulique, récemment abandonné. Plusieurs salarié·es et syndicats d’EDF se sont exprimés à découvert ou non sur leur refus de participer à une telle gabegie écologique et économique. L’abandon du projet n’est pas dû à un revirement de la direction mais à une révision du projet des saoudiens conduisant à un redimensionnement des besoins énergétiques de leur ville du désert.
Le second élément bien plus délicat à manier (car encore trop peu renseigné empiriquement) porte sur le projet de renouvellement du parc nucléaire. Des témoignages épars font état d’interrogations internes quant à la décision de partir sur un nouveau modèle de réacteurs dits “optimisés”, comptes tenus de l’échec de l’EPR de Flamanville. Des agent·es interrogent ce projet industriel de nouveau modèle, et pour certain·es plaid(ai)ent pour un retour du Réacteur à eau pressurisée (REP) rehaussé des exigences de sûreté. Le camp favorable à l’EPR2 peut avancer des arguments de sûreté, de moindre consommation ou encore de réemploi du combustible usé. Pourtant, au fond, c’est la stratégie d’entreprise d’EDF qui est en jeu. Avec cet objet, il ne s’agit plus d’un outil de production conçu pour approvisionner au moindre coût les usager·es du réseau français mais bien d’un produit devant être exportable, puisque EDF est désormais une multinationale en concurrence sur plusieurs marchés internationaux. On est loin d’un véritable service public dont la priorité serait l’efficacité d’un service rendu à un territoire financé par la contribution de ses habitant·es. On est encore plus loin d’un projet d’entreprise co-décidé avec les travailleur·euses et placé sous contrôle citoyen, en cohérence avec des orientations macroéconomiques définies démocratiquement. Ces enjeux de définition du contenu de la stratégie et donc du travail sont de nature différente par rapport à la situation d’EDF sur les marchés de l’électricité en France, grand monopole public ou pas7. Aucune de ces deux situations ne garantit la souveraineté au niveau micro et macro sur la production, condition indispensable à la socialisation de l’électricité.
Enfin, l’évolution de la sous-traitance dans le nucléaire illustre la forte hétéronomie du travail à laquelle sont soumis les travailleur·euses d’EDF. Jusque dans le milieu des années 1990, la maintenance en centrale nucléaire était réalisée par les agent·es EDF: du débouchage des toilettes, de la maintenance des portails, aux travaux les plus qualifiés comme la maintenance des pompes primaires, l’ouverture et la fermeture de la cuve du réacteur nucléaire. Sous l’argument d’une surqualification des agent·es pour certaines tâches qui cache très mal la logique comptable qui caractérise le New Public Management, la sous-traitance s’est considérablement développée. Les contrats avec des entreprises privées locales portaient initialement sur la maintenance des portails, des ponts roulants. Puis, insidieusement, des contrats de soudage sont arrivés, d’autres sur la maintenance des pompes, la robinetterie. La transformation du contenu du travail d’EDF sous l’effet de logiques comptables conduit à ce qu’aujourd’hui l’effectif en ateliers ne représente qu’un sixième de l’effectif d’avant les années 1990. Les emplois ont évolué vers la planification de la maintenance, la surveillance de la qualité, c’est-à-dire, dans un langage moins policé, le flicage des prestataires dont les travailleur·euses ne bénéficient pas du statut d’agent EDF et reste soumis aux aléas de l’activité économiques et donc aux chantages à l’emploi. Plutôt que parler de prestataires, il faut plutôt parler de travailleur·es d’EDF précarisés par l’éviction de leur activité hors de la production économique comptablement attribuée à EDF, et donc hors du statut d’agent. Cette éviction est le fruit d’un pilotage par des logiques gestionnaires de la direction d’EDF sans que les agent·es puissent avoir voix au chapitre. Ce travail sous-traité est vu comme une “charge” pour l’entreprise, que la tâche soit qualifiée ou non. On ne peut pas faire plus radicalement opposé à la définition du travail au sein d’une Sécurité Sociale de l’électricité.
Rester soumis aux marchés financiers
L’entreprise EDF actuelle jouit d’une image positive au sein d’un secteur électrique vivement critiqué par l’ensemble des forces syndicales et partisanes de gauche (et certaines de droite). Tout se passe comme si EDF incarnait la résistance aux forces néolibérales mises en mouvement par le projet européen de marché unique et pro-concurrence. Ces arguments en creux pêchent par ce qu’ils font l’économie de penser le plein de ce que serait le retour au “grand monopole public”. Rien moins que le retour d’un capitalisme dirigiste, “à la papa”, aux mains d’une élite technocratique. Sans même critiquer les logiques bureaucratiques alors en jeu, c’est dire trop ou trop peu que de parler de la gouvernance car l’essentiel, le financement de l’entreprise, resterait soumis à la sanction des marchés financiers via l’émission obligataire.
Ce fut le cas lors du plan Messmer (jours fastes d’EDF s’il en est) où l’essentiel des financements étaient adossés à l’émission de titres de dette libellés en dollars sur les marchés. Il n’y a aucune raison de penser qu’alors même que les exonérations de cotisations sociales explosent, que l’État souhaite réduire structurellement sa dépense sous l’effet du new public management redoublé d’une dépense non maîtrisée à destination des entreprises dont le contre-feu pour les ménages ne s’est pas fait attendre, le schéma de financement soit différent. En fait, les discussions actuelles sur le financement des EPR2 déjà entamées avec Bruxelles pointent vers un triptyque, premièrement un prêt garanti par l’État, ensuite des subventions et protections financières étatiques, et pour finir une garantie de prix de marché fixe. Ce triptyque, c’est celui appliqué à Hinkley Point C en Grande-Bretagne, mais surtout, pour notre argument, à Dukovany 5 en République Tchèque où l’opérateur est un monopole… On voit donc que la rhétorique du partage des risques financiers joue à plein dans le choix d’un tel montage, indépendamment du statut de l’entreprise exploitante. Nous sommes là à l’opposé de ce qu’un projet communiste appellerait.
Morphologiquement, par sa forme, et physiologiquement, par son fonctionnement, EDF Société Anonyme demeure une entreprise capitaliste, même lorsqu’elle est entièrement détenue par l’État. Sur le plan juridique et organisationnel, cette société de droit privé contrôle une trentaine d’entités réparties en France et à l’international, toutes engagées dans des marchés concurrentiels inscrits dans la logique capitaliste. Caricaturalement, on peut citer les holdings de trading basées à Londres et à Houston, dont les activités, lors de la crise énergétique, ont généré des bénéfices records entre 2022 et 2024 grâce aux opportunités d’arbitrage offertes par la forte volatilité des marchés de l’électricité, eux-mêmes largement financiarisés. Sur son fonctionnement, l’attention portée aux notations des agences, l’effort à la fois de communication et d’ingénierie financière sur les instruments de financement, les obligations dites “vertes”, ou encore le zèle exprimé annuellement à l’égard des marchés financiers sur la solidité des comptes d’EDF au sortir de la crise8 sont autant de rappels à l’ordre du capital financier auxquels est soumise la grande entreprise publique et ce quelle que soit la nature de l’environnement économique en France dans lequel elle évolue(rait) en concurrence ou en monopole.
La récupération de la critique au service des intérêts technocratiques
Beaucoup a déjà été écrit, notamment par Sud Énergie mais pas uniquement, sur la mécanique prédatrice qui, durant la crise, a permis à certains fournisseurs alternatifs de se délester de leur portefeuille clients auprès d’EDF, générant à la clé pertes pour les un·es et profits importants pour d’autres. Cela est indéniable. En revanche, peu a été analysé sur l’effet de structuration d’un imaginaire socio-technique qui présente EDF, société anonyme, à la fois comme refuge face aux excès du marché et de ses prix, et comme victime du capitalisme néolibéral. Sans contester totalement ces prémisses, ce sont leurs conséquences qui doivent retenir l’attention, en particulier l’opportunisme de la classe dirigeante aux manettes d’EDF (qui n’a pas le statut d’agent, rappelons-le) pour reconquérir une position de domination sur des marchés captifs, y compris en s’exprimant d’une même voix que les syndicats. C’est sur cet enjeu que nous voulons insister, à travers l’exemple de l’ARENH (Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique). Ce mécanisme concentre les crispations et indignations face aux politiques libérales, mais ces dynamiques politiques sont récupérées par la direction d’EDF afin de renforcer sa position dominante sur les marchés, position qu’elle ne remet absolument pas en cause. C’est un euphémisme.
L’enrôlement opère dans la plus grande désinformation sur le mécanisme dit ARENH de redistribution de la “rente nucléaire” au profit des concurrents d’EDF, malgré un comportement prédateur et spéculateur de la part de certains. Dans son principe, ce mécanisme a d’abord pour bénéficiaire les usager·es9. Généralement, sont mis en avant les coûts de gestion du risque pour EDF, les comportements spéculateurs de quelques fournisseurs dont les profits afférents sont ridiculement faibles par rapport à la redistribution totale, et, trop peu souvent, la revalorisation du tarif qu’entraîne l’atteinte du plafond d’électricité distribuée via le mécanisme ARENH qui a joué à des niveaux astronomiques dans les comptes d’EDF en 2023 et 2024.
Cette double régulation, d’abord des revenus générés par la vente d’électronucléaire sur des marchés au prix décorrélé des coûts de production, ensuite du marché de la fourniture en permettant aux concurrents de bénéficier de conditions d’approvisionnement similaire à EDF-fourniture, est renvoyée d’un seul bloc comme une monstruosité néolibérale (à raison) imposée par une technocratie européenne, épaulée dans son oeuvre par sa succursale française, la Commission de Régulation de l’Énergie. À ce point précis de la critique, un affect d’indignation partagé se forme, rassemblant un ensemble hétéroclite d’acteurs (dirigeant·es, syndicats, ingénieur·es influent·es, élu·es, presse, et même en privé certain·es membres de l’administration). Cet affect est aussitôt capté par la direction d’EDF pour délégitimer le mécanisme de l’ARENH. Celui-ci permet pourtant aux usager·es de bénéficier de la compétitivité d’un actif qu’ils et elles ont financé via les tarifs. Mais pour les gestionnaires financiers à la tête d’EDF, l’ARENH représente une perte sèche, puisqu’il interdit de valoriser le parc nucléaire (dont ils détiennent les droits de propriété) au prix du marché, largement supérieur aux coûts de production.
Qu’a donc produit cette critique à l’extinction du mécanisme ARENH (2025) en l’absence d’un réel rapport de force où une véritable alternative communiste aurait trouvé une expression politique dans les arènes parlementaires, sénatoriales, médiatiques, administratives ? Une autre monstruosité baptisée post-ARENH, décidée en l’absence de toute consultation, et sur la base d’études jamais rendues publiques, que ce soit avec les partenaires sociaux, les acteurs de marchés ou les usager·es. Sans s’attarder dans les détails techniques, il faut retenir de ce nouveau mécanisme, contenu dans un paquet plus global dit “accord État-EDF” et présenté en novembre 2023 à Bercy, qu’il signe un important retour à la référence de marché pour EDF. Désormais, l’ensemble de la production nucléaire sera valorisé via les marchés de l’électricité (bourses centralisées ou en contrats bilatéraux) et une partie des profits sera prélevée via un impôt progressif.
La bascule réactionnaire est de taille, puisque le nucléaire (en réalité la part concernée par l’ARENH) n’est même plus envisagé comme un bien ouvrant à chacun·e un droit de tirage à prix coûtant proportionnel à ses besoins. L’électron nucléaire a officiellement basculé dans le régime de la marchandise à valoriser sur les marchés. En dehors des cercles spécialisés, cette réforme est restée largement silencieuse. Pire encore, plusieurs syndicats l’ont saluée, voyant dans la politique de Luc Rémont un moyen pour EDF de retrouver des capacités financières et une certaine autonomie vis-à-vis de l’État. Il faut donc refuser de prendre comme seul jeu celui qu’on nous présente et dont il faudrait pointer le caractère partiellement injuste pour EDF. Se placer à cet endroit, c’est rester enfermé dans les coordonnées du capitalisme et accorder un poids politique considérable à une fraction dominée de notre bourgeoisie française (technocrates, corpsards, hauts fonctionnaires) dans sa confrontation avec d’autres fractions dominantes. L’horizon politique que nous portons doit au contraire structurer la stratégie d’ensemble. À défaut, on prend le risque d’ouvrir des espaces de manœuvre à la classe dirigeante dont les intérêts peuvent ponctuellement sembler converger avec ceux des travailleur·euses, mais qui s’en servira toujours pour récupérer et neutraliser la dynamique de lutte.
La fausse radicalité du service public participatif
Le texte proposé par Attac et Sud Énergie ne tombe pas dans les pièges du mythe EDF. En revanche, la position défendue est selon nous porteuse d’une vision idéaliste des rapports structurels au sein du jeu économique. La proposition consiste à confier les choix énergétiques nationaux à des dispositifs dits participatifs, en prenant pour références la Convention citoyenne pour le climat de 2019 ou encore le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Le simple fait de choisir deux exemples emblématiques d’échecs démocratiques majeurs interroge sur le projet, mais le problème est plus profond. Même si ces expériences avaient été respectées dans leurs résultats, leur logique reste une impasse politique. Le citoyennisme n’est pas la démocratie. Il en est même souvent l’illusion paralysante. Au-delà, les propositions manifestent une inversion de causalité entre superstructure et infrastructure. Cet idéalisme repose sur l’illusion que, même si le pouvoir de décision était confié à la multitude citoyenne (sans capture institutionnelle formelle), le capital ne pèserait pas de façon déterminante dans les choix. Il suffit pourtant d’observer les États dits “souverains”, dont les politiques publiques ne sont souveraines qu’à l’intérieur des limites fixées par les marchés financiers réellement souverains, c’est-à-dire dans les bornes de ce qu’ils jugent acceptable pour préserver leurs intérêts de prêteurs et de financeurs.
L’illusion de la participation
Les travaux de sciences sociales mettent en évidence un constat largement partagé concernant les dispositifs participatifs.
Depuis quarante ans maintenant, l’observation des processus et l’étude des dispositifs ne cessent de montrer que bien peu de ce qui est attendu se produit, dans l’immense majorité des cas… Les dispositifs visant la délibération ne transforment pas, la plupart du temps, les acteurs dans le sens désiré. La démocratisation du processus de décision n’est guère au rendez-vous. La plupart des procédures sont sans effet juridique sur la décision.10
En un sens, faire le jeu de ces dispositifs, c’est accepter la pacification des luttes pour le partage du pouvoir décisionnel entre les autorités publiques et la société civile, ou pour le dire dans des termes qui résonneront mieux, entre la Sociale et l’État social. Les dispositifs n’offrent “qu’un pouvoir dérisoire aux citoyen·nes” et apparaissent également comme “un moyen pour le pouvoir politique de manipuler les citoyen·nes et de calmer la contestation11”. Le ou la citoyen·ne participant·e sert d’alibi au pouvoir politique. Sa présence joue le rôle d’un voile qui sépare les sphères décisionnelles de l’État social, où les intérêts de la bourgeoisie dominent, des espaces de discussion cantonnés à des éléments déjà tranchés de l’autre côté du voile.
Là encore une autre croyance sert les desseins de la classe contre-révolutionnaire. Le cœur du problème réside dans cette croyance que la participation coulée dans des formes institutionnelles de l’État bourgeois suffirait à rendre les processus politiques démocratiques. Le politiste Guillaume Gourgues parle d’une idéologie du “tout participatif”, laquelle reposerait sur un malentendu. Elle transforme la participation en spectacle sans pouvoir, neutralise le conflit, et évacue les antagonismes sociaux au profit d’un consensus vide. C’est exactement ce que l’on retrouve dans la proposition de Sud-Énergie et d’Attac, soit un cadre où la confrontation des intérêts serait supposée s’effacer devant une délibération bienveillante et où l’on chercherait collectivement la meilleure solution, comme dans une version naïve du théorème du jury de Condorcet qui postule que plus le nombre de participant·es est élevé, plus la décision finale serait “juste”. Mais dans le domaine énergétique (comme toute la production finalement), il n’y a pas de bonne solution en soi, il y a des intérêts de classe opposés, entre les producteur·ices et les usager·es, entre les travailleur·euses et les gestionnaires, entre celles et ceux qui contrôlent les infrastructures et celles et ceux qui les font tourner. Ces contradictions ne disparaissent pas par magie dès lors qu’on consulte la population, celle-ci n’étant pas homogène, mais traversée d’intérêts divers et divergents.
Revenir à l’adage matérialiste : l’organisation sociale du travail
Ce qui est évacué, c’est la question du pouvoir. Qui décide réellement, qui met en œuvre, qui finance, qui contrôle la production ? Tant que ces questions ne sont pas posées de manière frontale, tout dispositif participatif reste voué à la récupération ou à l’impuissance. Dans le modèle proposé par Sud Énergie et Attac, même en supposant une sortie complète du marché et une renationalisation de l’ensemble du secteur énergétique, les logiques comptables de l’État continueraient de s’imposer. On resterait dans un système d’investissement conditionné par la rentabilité (ou, au mieux, par la “stabilité budgétaire”), avec des arbitrages technocratiques réalisés sous contrainte financière. Autrement dit, un espace où les décisions sont déterminées par des équilibres budgétaires, des critères d’efficience et des rapports de force institutionnels entre administrations aux portefeuilles concurrents, plutôt qu’en fonction des besoins sociaux et écologiques formulés par les producteur·rices et les usager·es eux-mêmes.
Dans ce cadre, faire participer les citoyen·nes revient à leur demander leur avis dans un jeu dont les règles leur échappent et dont ils et elles ne maîtrisent ni les moyens de production ni les leviers financiers. Le risque de lobbying reste présent, même si atténué par rapport au système concurrentiel actuel, car des classes sociales dominantes continueront à avoir intérêt à orienter les choix énergétiques. Or, tant que l’électricité reste une marchandise dans son traitement économique, même sans concurrence formelle, tant qu’elle est soumise à des logiques gestion de la pénurie, alors des groupes de pression existeront. Ces groupes qui disposent des ressources, des réseaux, des moyens d’influence, là où les citoyen·ne·s n’ont que leur bonne volonté.
Finalement, ces dispositifs participatifs rejoueraient le même scénario que celui de 2005 ou 2019 (et que n’importe quelles propositions citoyennistes en général), en gros on consulte, on débat, on propose… puis les détenteurs réels du pouvoir décident. Si le résultat va dans leur sens, on se félicite du bon fonctionnement démocratique. Si ce n’est pas le cas, on l’ignore, ou on déplore que les citoyen·ne·s aient “mal compris”. Ce n’est pas une impasse par accident ou par méchanceté mais bien une impasse structurelle. Car ce qui compte finalement c’est de décider, pas seulement de délibérer. Et pour décider, il faut avoir le pouvoir. Le transfert de pouvoir d’un sujet collectif à un autre ne passe pas par la consultation au sein d’une structure étatique centralisée, mais par la maîtrise directe de la production, des moyens, des infrastructures. C’est à partir de cette seule exigence que pourra s’ouvrir un véritable projet de démocratie énergétique.
Construire l’alternative
Émanciper le travail pour transformer le secteur électrique
La Sécurité sociale de l’électricité offre des leviers de transformation, fondés sur une autre manière de produire, de financer et de décider. En particulier, elle permet de sortir des discours incantatoires sur le service public, des plaintes contre la privatisation, ou des appels à plus de régulation. La transformation est d’emblée rendue possible par l’émancipation du travail. Cette transformation se décline suivant plusieurs dimensions (pas sans recouvrement) que nous détaillons ici.
Dimension anthropologique
La transformation princeps, située au plan anthropologique, est la démarchandisation de l’électricité. L’électricité n’est plus un produit à vendre, c’est un droit politique inconditionnel garanti par une cotisation due par l’ensemble des consommateurs sur le territoire français, entreprises, (gros) industriels ou ménages. On ne paie plus selon ce que l’on consomme, mais on finance selon ce que l’on produit. La Sécurité Sociale de l’électricité actera la sortie de la production, du transport et de la distribution de l’électricité des logiques marchandes. Cela suppose de rompre avec la tarification, les marchés, les aides ciblées. Cela suppose d’instituer un droit politique à l’électricité, universel, abondant et garanti12, comme l’étaient le soin ou la retraite dans le régime général. Il s’agit d’une rupture avec le chantage au prix, et donc avec la logique de responsabilisation individuelle néolibérale, présente dans des formes d’écologie. Dans le langage courant, cette transformation correspond au passage de la figure des consommateur·rices à celle des usager·es.
Dimension écologique et sociale
Une seconde dimension a trait aux enjeux de justice écologique et sociale. La Sécurité sociale de l’électricité pose d’emblée leur consubstantialité. Autrement dit, elle permet de sortir des apparentes contradictions ou tensions entre questions écologiques et questions sociales. Les unes ne vont pas sans les autres. Il faut se déprendre de l’idée selon laquelle l’écologie serait aujourd’hui une contrainte exogène appliquée à l’économie, que les institutions du capitalisme tendent à naturaliser dans le débat public. Il est clair que tant que les politiques énergétiques seront définies par des États endettés, des entreprises capitalistes ou des agences technocratiques, l’écologisation de la production électrique ne se traduira que par des discours d’“effort”, de “verdissement de la production”, de “responsabilisation par le signal prix” ou encore d'“investissement durable”. Ces discours signent le transfert de la souveraineté populaire sur les orientations de politique énergétique vers la sanction des marchés. Une Sécurité sociale de l’électricité redonne une maîtrise collective sur ce qui est produit et la façon de le produire. La sobriété n’est alors plus un effet escompté d’un ordre marchand conçu comme l’instance coordinatrice d’une offre et d’une demande sur la base d’un signal prix. La sobriété est d’emblée intégrer dans les décisions économiques sectorielles, ce sont les producteur·ices et les usager·es qui décident des besoins, des rythmes ou encore des modes de production. La sobriété n’est plus imposée d’en haut, elle est construite depuis le travail. Et écologie et social sont de nouveau réunis.
Dimension industrielle
Troisièmement, la Sécurité sociale de l’électricité donne la maîtrise sur les outils de production et leur planification. Aujourd’hui, ces exercices de planification sont monopolisés par quelques institutions. En dernière instance, l’Etat a la compétence d’arbitre et propose un chemin pour le système électrique. Les choix technologiques, les investissements, et les hypothèses qui portent ces ensembles, sont décidés par une technocratie largement immergée bon gré ou mal gré dans une idéologie de marché, que ce soit par pragmatisme de l’action publique ou par adhésion de classe au fonctionnement capitaliste. Que l’électricité soit produite par des multinationales ou par des établissements 100 % publics ne changerait fondamentalement rien à la dépossession des travailleur·es. La Sécurité sociale de l’électricité suppose au contraire que les producteur·ices soient collectivement propriétaires d’usage des outils. Sous un contrôle démocratique au niveau macro-social13, sans exclure les niveaux de décision intermédiaire, ce sont elles et eux qui gèrent les réseaux, qui planifient les filières, qui décident des embauches, des réorientations, des suppressions d’activités.
Dimension financière
Quatrièmement, elle permet de rompre avec le chantage à la dette publique. Dans le modèle capitaliste actuel, qu’il soit libéral ou étatisé, toute production électrique passe par des arbitrages budgétaires, des enveloppes d’investissement, des négociations avec les ministères, des crédits bancaires. Il faut convaincre des financeurs, remplir des grilles d’évaluation, faire valider des business plans. Dans une Sécurité sociale de l’électricité, le financement est socialisé car il vient de la cotisation sur la valeur ajoutée globale de la production et il est attribué politiquement, sans remboursement, selon des critères collectivement définis. Cela permet de planifier sur le long terme, de sortir de la logique d’appel à projet et d’instituer une forme de souveraineté économique depuis le bas. Au total, la Sécurité sociale de l’électricité permet l’émancipation des producteur·ices vis-à-vis de l’État comme du marché. Ces deux instances maintiennent une hétéronomie du travail, c’est-à-dire une détermination de l’activité salariée qui est donnée du dehors aux travailleur·es. Dans les entreprises capitalistes, l’hétéronomie est totale car c’est le profit qui dicte les objectifs. Dans les entreprises publiques, elle est seulement déplacée. En effet, ce sont des directions techniques, des préfets, des cabinets ministériels ou des corps d’ingénieur·es, qui définissent ce qu’il faut faire sous l’égide d’un tableau comptable. Mais dans les deux cas, le travailleur est réduit à une force d’exécution. Il n’a pas de prise sur le contenu, ni sur le sens, ni sur la temporalité de son activité. La Sécurité sociale de l’électricité vise au contraire à organiser le travail à partir des collectifs de travail eux-mêmes, à leur donner les outils institutionnels pour se rendre souverains.
Cette souveraineté du travail est complètement effacée dans le modèle de service public participatif tel que le défendent Sud Énergie et Attac. On demande aux producteur·rices d’obéir, de mettre en œuvre, d’appliquer, de “s’adapter”, mais jamais de concevoir, de choisir ou de débattre du sens de leur travail. Ce mode de fonctionnement est au cœur de l’aliénation et de son corollaire inscrit dans les corps qui crée la souffrance au travail. Même dans le secteur public, ou dans certaines entreprises et coopératives des renouvelables qui se revendiquent écologiques et participatives, l’idéologie de l’intérêt général sert à masquer la réalité d’un travail prescrit de l’extérieur.
Dans le modèle de service public participatif tel que le portent Sud Énergie et Attac, l’hétéronomie est simplement requalifiée. Elle devient “publique”, “démocratique”, “participative”, mais elle demeure intacte. Ce qu’il faut au contraire, c’est une révolution institutionnelle qui donne aux travailleur·euses de l’électricité les moyens réels de s’organiser politiquement en tant que classe productrice, de définir leur activité à partir de leurs compétences, de leurs territoires et de leurs débats, sans avoir à demander la permission à quiconque. L’expérience du régime général de la Sécurité sociale de 1946 montre que des institutions communistes peuvent être construites dans un monde capitaliste. Elles ne naîtront pas d’une convention citoyenne, mais des luttes, de la confrontation, de la capacité à arracher du pouvoir, à organiser des caisses, à réinventer des institutions depuis le monde du travail. C’est cela que nous appelons aujourd’hui une Sécurité sociale de l’électricité comme institution communiste.
Les caisses de production d’électricité : un contre-pouvoir réel
Le fonctionnement des caisses
La Sécurité sociale de l’électricité suppose de construire un contre-pouvoir réel à l’État comme au marché. Ce contre-pouvoir a une forme précise qui est la caisse de production d’électricité. Il s’agit d’une institution indépendante, politique, portée par les travailleur·es et les usager·es, capable de financer, de qualifier et d’orienter la production électrique selon des critères politiques, sociaux, écologiques. La caisse est alimentée par une cotisation sur la valeur ajoutée produite. Cette cotisation remplace les mécanismes de tarification, de facturation, de subvention. Elle permet un financement inconditionnel de la production, sans dette, sans obligation de rentabilité, sans appel d’offres.
Cette caisse est gérée démocratiquement par les producteurs et les usagers. C’est une véritable instance de décision sur les investissements, les orientations techniques, les priorités territoriales. Les travailleur·es de l’électricité, en lien avec des conseils d’usager·es, y sont mandatés, comme les administrateurs des caisses de la Sécurité sociale en 1946. Ils décident ensemble ce qu’il faut produire, comment, avec quels moyens, dans quels territoires.
Pour les usager·es, l’électricité devient gratuite à l’usage. Pas “gratuite” comme une promesse irréaliste, mais gratuite parce qu’elle est déjà financée collectivement en amont par la cotisation. Dans une caisse de production d’électricité, les salaires des travailleur·euses, les investissements dans les réseaux, le matériel et les outils sont pris en charge avant même la production. Il n’y a donc plus de facturation au fil de la consommation, plus de “coût” pour l’usager·e final·e. On ne paie pas ce que l’on consomme mais on finance ce que l’on produit.
Ébauche d’une stratégie de lutte
Face à la centralisation de l’État et à la dépossession généralisée des structures industrielles, il est stratégique de commencer par des expérimentations locales. Là où s’organisent des compétences techniques, des régies publiques, des collectifs militants et des syndicats actifs, il devient possible de mettre en place des caisses d’électricité pensées comme de véritables outils d’organisation politique. Ces caisses permettent d’ancrer dès maintenant des bases concrètes de pouvoir ouvrier local, sans attendre un changement constitutionnel ou une réforme nationale portée par une victoire électorale de la gauche.
Ces expérimentations peuvent débuter par la reprise en main de certains choix précis, par exemple sur l’orientation des productions renouvelables, la mutualisation des achats de matériel, la rémunération directe de technicien·nes engagé·es, la réalisation d’audits des réseaux, l’analyse collective des consommations, l’auto-formation aux cadres réglementaires et le soutien concret aux luttes syndicales. Elles peuvent agir comme embryon de caisse, en réunissant producteurs, syndicats, usager·es, coopératives, régies publiques en lutte.
Des alliances sont possibles, nécessaires, mais à condition qu’elles soient claires politiquement. Certaines régies locales peuvent être des points d’appui, à condition qu’elles acceptent de se dégager de la tutelle technocratique des métropoles. Certaines coopératives, si elles rompent avec la logique marchande et s’inscrivent dans une stratégie de rupture, peuvent y contribuer. Des syndicats de la branche énergie, des collectifs d’usager·es, des associations écologistes de lutte ou encore des caisses de solidarité existantes, peuvent converger. Mais, pas sur la base d’une charte molle ou d’un appel abstrait à la transition énergétique. Plutôt, sur la base d’un projet politique commun qui instaure la souveraineté des producteur·ices, des usager·es plutôt que des consommateur·ices, le financement par cotisation, la sortie du marché et l’indépendance vis-à-vis de l’appareil d’État.
Des premières actions peuvent d’ores et déjà être envisagées. À commencer par des formations politiques sur l’histoire du régime général, sur la propriété d’usage et sur le financement par cotisation. Un recensement des compétences techniques dans les réseaux militants et syndicaux peut également être rapidement établi auprès des agent·es d’ENEDIS, technicien·nes photovoltaïques, hydraulicien·nes, électricien·nes, agent·es de collectivité, etc. Cela suppose la création de groupes d’action territoriaux qui sont capables de poser des revendications claires aux collectivités, de proposer des contre-projets ou encore de fédérer des luttes locales. Cela suppose aussi la mise en place d’une coordination nationale, entre collectifs qui partagent cette ligne politique, pour mutualiser, documenter, formuler des propositions et à termes soutenir des grèves, des occupations, des campagnes locales.
Nous ne partirons pas de zéro. Mais nous ne gagnerons rien en restant dans le cadre institutionnel actuel. La Sécurité sociale de l’électricité, c’est une stratégie pour sortir du capitalisme. Et c’est une hypothèse crédible, à condition de commencer à la construire, dès maintenant, depuis là où nous sommes, avec celles et ceux qui ont encore prise sur le travail.
L’inspiration vient aussi de ce qui a déjà été construit ailleurs. Le travail de Réseau Salariat autour de la Sécurité sociale de l’alimentation, les caisses de grève autonomes, les mutuelles syndicales historiques, les formes d’organisation coopérative d’usage, montrent que ces institutions de lutte sont possibles. La caisse n’est pas une institution figée : c’est une organisation vivante, enracinée dans les collectifs, liée à des pratiques de lutte et nourrie par les conflits.
Conclusion : pour une bifurcation communiste et écologique
Face aux impasses du capitalisme vert, aux promesses vides du retour au “service public”, et à l’accélération des crises sociales et écologiques, il est urgent de sortir des fausses alternatives. Ce n’est ni dans le renforcement de l’État, ni dans l’extension de micro-marchés locaux et coopératifs que se trouve une solution à la hauteur. Nous proposons un chemin de rupture, enraciné dans les institutions ouvrières du XXe siècle et porteur d’une capacité à faire du travail un espace de souveraineté et de planification démocratique.
La Sécurité sociale de l’électricité constitue une bifurcation politique. Elle ouvre un changement de mode de production en abolissant la propriété lucrative des infrastructures, en rétablissant le droit au salaire pour les producteur·ices d’électricité, en garantissant la gratuité pour les usager·es et en organisant une planification écologique depuis les lieux de travail sur la base de ce qu’il faut produire, de la manière de le produire et des usages à privilégier. Elle met fin au chantage à la dette, à la rentabilité et au prétendu “coût de l’énergie” en affirmant que l’électricité est un bien commun, à partager selon des modalités établies démocratiquement.
Cela ouvre la possibilité d’échapper à un autre piège. C’est-à-dire le débat techniciste et stérile entre nucléaire et renouvelables qui occupe une grande part des discussions politiques sur l’énergie. Ce débat repose sur une logique positiviste héritée d’un secteur historiquement dominé par des ingénieur·es et des technicien·nes, et il écarte la question essentielle de l’économie politique de la production. Qui décide ? Qui possède ? Qui finance ? Dans quel but ? Qu’il s’agisse d’un EPR ou d’un parc photovoltaïque, le problème reste identique tant que le travail demeure subordonné, que les moyens de production sont privatisés et que la finalité de la production se réduit au profit. L’émancipation naît de l’institution qui organise le travail.
Ce projet a déjà existé et il a été mis en œuvre. Le régime général de Sécurité sociale instauré en 1946 l’a incarné dans le domaine du soin, de la retraite et des allocations. Il reposait sur une gestion ouvrière, un financement autonome et une rupture avec l’État comme avec le marché. Ce fut un moment d’institution communiste, conquis par les luttes, trahi par la suite mais jamais totalement détruit. Cette histoire constitue un point d’appui pour reprendre le fil là où il a été interrompu.
Construire la Sécurité sociale de l’électricité signifie repolitiser la production. Cela signifie aussi désindividualiser la responsabilité écologique en la sortant du foyer, de la facture et de la consommation pour en faire une question collective, planifiée et débattue. C’est redonner du pouvoir aux travailleur·es afin d’organiser concrètement la bifurcation énergétique, en décidant des outils à financer, des formations à assurer, des usages à garantir et des infrastructures à entretenir ou à transformer. C’est donner aux usager·es la capacité de délibérer sur des choix énergétiques réels plutôt que sur des projets d’affichage.
Construire la Sécurité sociale de l’électricité signifie aussi libérer le secteur des EnRs des impasses économiques imposées par le marché. Les coupes budgétaires, la baisse des tarifs de rachat et l’incertitude réglementaire poussent aujourd’hui le photovoltaïque et les autres filières à se replier sur des formes locales de marchandisation déguisée telles que l’autoconsommation collective, les contrats de gré à gré ou les montages fiscaux foireux. Dans cette logique, les banques gardent le pouvoir de décision, les tableaux comptables fixent les conditions et les travailleur·es en supportent les conséquences. Tant que la valeur produite doit transiter par un prix, un contrat ou un client, aucune sortie du capitalisme n’est possible.
La Sécurité sociale de l’électricité permet de s’extraire de cette logique. Elle affirme que nous devons être payés pour produire de l’électricité, pas pour produire des profits. Elle affirme que, sous contrôle démocratique, les investissements doivent être décidés par celles et ceux qui travaillent, pas par les actionnaires ou les directions administratives. Elle affirme que l’électricité est un droit politique, et non une marchandise.
Nous appelons à l’organisation collective. L’action commence dans les lieux où nous avons encore prise, dans les syndicats de la branche énergie, les collectifs de lutte et les coopératives de production avec les usager·es mobilisé·es, les technicien·nes, ingénieur·es et agent·es de terrain qui refusent la dépossession. Ensemble, nous pouvons construire les premières caisses d’électricité, reprendre l’initiative et redonner vie à la brèche ouverte en 1946.
Parce qu’il n’y aura pas de bifurcation écologique sans bifurcation communiste. Et qu’il est temps de reprendre en main la production.
Pour aller plus loin : usages, précarité et organisation collective de la vie
Penser la socialisation de l’électricité jusqu’au bout implique d’interroger les usages. La consommation, autant que la production, reste subordonnée aux intérêts capitalistes. Elle est organisée, normée et contrôlée, et les usager·es ne disposent d’aucune souveraineté supplémentaire par rapport aux producteur·ices. Une bifurcation réelle exige donc le renversement de cette double dépossession.
Le pilotage du système électrique repose sur l’idée de comportements prévisibles, qui permettent d’assurer en permanence l’équilibre entre production et consommation. Les gestionnaires du réseau dimensionnent les courbes de charge, lancent les appels de puissance, organisent les effacements et planifient les pointes à partir de ces comportements. Or ces comportements dits “prévisibles” sont directement façonnés par l’organisation capitaliste du temps de travail. On se lève à 6 h 30, on allume le chauffage à 7 h, on consomme jusqu’à 8 h, on quitte le domicile à 9 h, la charge baisse puis remonte le soir avec le retour à la maison. Le week-end, les jours fériés ou les vacances, la courbe change. Elle s’aplatit et devient moins prévisible. Les courbes de consommation apparaissent ainsi comme l’empreinte directe de la discipline salariale.
Le système électrique actuel fonctionne grâce à une société rigide et segmentée. Il exige la standardisation des rythmes, la synchronisation des gestes et la soumission collective à des horaires imposés. L’efficience technique du réseau ne relève pas d’une neutralité. Elle s’inscrit dans une histoire marquée par une division du travail verticale, patriarcale, coloniale et productiviste. Une autre gestion de l’électricité suppose donc une autre organisation de la vie sociale.
Un exemple concret met en évidence ce verrouillage. La généralisation des chauffages électriques individuels dans le parc locatif ne découle pas d’un choix optimal ou rationnel. Elle résulte de décisions politiques et économiques orientées par les dispositifs d’incitation à la construction neuve et par la volonté des propriétaires de se dégager de toute gestion collective. Le chauffage électrique individuel permet d’éviter l’investissement dans des réseaux collectifs, d’atomiser la gestion énergétique et de transférer la charge de la précarité sur les locataires. Chacun·e devient responsable de sa facture même lorsque le logement est mal isolé, mal conçu et impossible à chauffer. Ce modèle entretient l’isolement, la culpabilisation et la dépendance.
Or du point de vue écologique comme social, le chauffage collectif mutualisé est bien plus efficace. Il permet une meilleure efficience thermique, un pilotage coordonné, des économies d’échelle, une sobriété collective. Mais il suppose une organisation collective, c’est-à-dire des décisions prises en commun, des investissements mutualisés et des charges partagées. Et donc une rupture avec le modèle individualisé du locataire-client, isolé face à sa consommation. Penser une Sécurité sociale de l’électricité, c’est inévitablement poser les bases d’une Sécurité sociale du logement. La même logique s’applique. Financement par cotisation, désindividualisation des charges, planification collective des usages et démocratie habitante.
S’ajoute à cela une hypocrisie sociale de plus en plus visible. La précarité énergétique devient un outil politique et une vitrine morale pour le secteur. Dans les énergies renouvelables en particulier, l’image d’un acteur “éthique” se construit de façon stratégique. La précarité est mise en scène afin de renforcer la légitimité d’un modèle de marché. Les campagnes de communication se multiplient autour de “la lutte contre la précarité”, les associations partenaires reçoivent des financements, les salarié·es sont encouragé·es à s’engager dans des actions caritatives et des “fonds de solidarité” apparaissent en marge de l’activité marchande.
Ces structures, souvent financées par des dons d’entreprise défiscalisés, assurent un véritable blanchiment moral. Elles produisent une image de solidarité tout en contournant la redistribution publique. L’argent des dons ne revient pas à l’État et ne finance pas les services publics. Il alimente des opérations de communication et d’adhésion interne. Le plus grave réside dans le fait que les mêmes entreprises soutiennent le développement d’un marché prédateur fondé sur des prix volatils, des hausses tarifaires, des coupures ou des effacements forcés, puis affichent une compassion de façade envers les victimes d’un système qu’elles ont elles-mêmes bâti.
C’est l’inverse d’une politique de solidarité. Une vraie sécurité sociale de l’électricité n’a pas besoin de charité. Elle garantit un droit politique, elle désarme les logiques de marché, elle rompt avec la culpabilisation des pauvres. Elle affirme que l’accès à l’électricité, comme au logement, à la santé ou à l’eau, est un droit non négociable. C’est à cette hauteur qu’il faut porter le débat.
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Et, si ce choix a été fait malgré ou avec certaines réticences pour la classe dirigeante française de l’époque, il faut la resituer dans la lutte plus globale avec ses homologues au niveau européen qui faisaient de la libéralisation un levier pour approfondir leurs intérêts de classe. ↩︎
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(extrait de Et la lumière fut nationalisée, de René Gaudi page 35). ↩︎
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Marcel Paul, un ouvrier au conseil des ministres, Nicolas Chevassus-au-Louis et Alexandre Courban, Les éditions de l’atelier. ↩︎
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Pour la Sécurité sociale, ce sont les mutuelles, les assurances et autres dispositifs de privatisation rampante. Pour EDF, ce sont les fournisseurs alternatifs, les auto-consommateur·rices-producteur·rices, les intermédiaires de marché et les fonds de capital-risque de “l’investissement vert”. ↩︎
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On objectera sans doute la présence de représentant·es syndicaux et du personnel au sein du Conseil d’administration. ↩︎
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Il suffit de quelques recherches sur les réseaux sociaux professionnels pour prendre la mesure de la circulation de cette élite au sein de l’État social entre les cabinets ministériels, la direction d’EDF, les postes de direction dans les administrations ou les agences de l’État, etc. ↩︎
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D’autres cas pourraient illustrer ici l’hétéronomie du travail au sein d’EDF, même au sein des unités dépositaires d’une expertise unique et donc situées sur un marché captif. On pense ici à EDF Hydro. ↩︎
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À l’occasion des résultats records de 2023 et 2024. Voir par exemple les communiqués de presse afférents disponibles sur le site institutionnel d’EDF. ↩︎
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Il faudrait encore, pour être tout à fait rigoureux, reconsidérer la distribution de la rente nucléaire à l’aune des parts de marchés obtenue grâce au mécanisme ARENH en tenant compte du taux de profit probablement plus élevé des concurrents d’EDF pour estimer soigneusement l’extraction de plus-value. Mais, soulignons que ce point précis n’est jamais évoqué. ↩︎
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Blondiaux Loïc et Fourniau Jean-Michel, “Un bilan des recherches sur la participation du public en démocratie : beaucoup de bruit pour rien ?”, Participations, 10 octobre 2011, nᵒ 1, p. 8‑35. ↩︎
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Talpin Julien, “Jouer les bons citoyens : Les effets contrastés de l’engagement au sein de dispositifs participatifs”, Politix, 1 septembre 2006, n° 75, nᵒ 3, p. 11‑31. ↩︎
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Comprendre l’abondance au sens marxiste exige de se départir des catégories de pensées bourgeoises dont la croissance économique, i.e. l’accumulation continuée de capital constitue la pierre de touche. Dans ce cadre, abondance reste synonyme d’illimitation de la consommation. Au contraire, dans une perspective communiste, il faut comprendre abondance au sens de la saturation de besoins socialement déterminés à travers un mode de production où les travailleur.es sont en responsabilité de la production. Il faut ici citer Marx dans le livre III : “C’est seulement dans le cas où la production se trouve sous le contrôle réel et déterminant de la société que celle-ci établit la relation entre le volume du temps de travail social employé à produire certains articles, et l’ampleur des besoins sociaux que ces articles doivent satisfaire.” L’auto-limitation des besoins pourtant exprimables sans reste, donc en abondance, est une propriété interne au communiste. https://positions-revue.fr/une-decroissance-ecosocialiste-le-rejet-de-lopulence-pour-labondance-communiste/ ↩︎
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Voir par exemple la distinction entre trois niveaux micro, méso et macro : https://www.reseau-salariat.info/articles/2021-02-24_5/ ↩︎



