J'étais tranquille, j'étais peinard, je réparais ma mobylette

par Alex Ivan 3 février 2012

    J'étais tranquille, j'étais peinard, je réparais ma mobylette

    Gilles passe en scooter ; il me dit :

    G — Manu tu fais quoi ?

    M — Je travaille.

    G — Tu travailles ? Tu répares ta mobylette, tu ne travailles pas, moi je travaille, la preuve je suis payé.

    M — Depuis ce matin je travaille à réparer ma mobylette.

    G — Non tu ne travailles pas, ni les parents qui emmènent leurs enfants en vacances, ni moi si je te prépare un café. Par contre, le serveur du café en face, lui, il travaille : il est payé par le cafetier pour te servir. Tandis que si je te demande de réparer mon scooter comme un service, tu ne travailles pas, tu as une activité. Celle‑ci n'est pas reconnue économiquement. Ce qui l'est, en revanche, c'est du travail.

    M — Et mon BTS de mécanique qui prouve que je suis sérieux, que je sais travailler.

    G — Ce diplôme ne suffit pas à ce que ton activité soit reconnue comme du travail. Il ne fait que certifier ton savoir‑faire. Si tu as un diplôme d'informaticien et que tu créés bénévolement du logiciel libre, si tu as un CAP cuisine et que tu prépares un dîner pour des amis, ou si encore tu as un diplôme de philosophie et que tu fais de la recherche indépendante, tu produis des choses ou tu rends des services utiles aux uns ou aux autres, mais tu ne travailles pas, quand bien même ton diplôme certifie ta compétence. Le diplôme ne garantit donc pas que tu travailles, il ne fait que certifier que tu sais produire de la valeur d'usage.

    M — Et le travail ça commence quand ?

    G — Quand tu es embauché. Tu travailles si tu programmes un logiciel dans le cadre d'un emploi en entreprise, si tu cuisines dans un restaurant ou si tu répares une mobylette en tant que technicien chez un garagiste. Ce qui constitue le travail, ce n'est pas son contenu mais son cadre d'exercice. Or ce cadre, c'est l'emploi. C'est l'employeur qui qualifie ton activité comme créatrice de valeur économique. Et c'est ce qu'il fait en te payant.

    M — Nous y voilà, si je suis employé, je suis payé.

    G — Et tu n'as pas le pouvoir de faire reconnaître ta qualification par toi‑même. Au préalable, il te faut passer par le marché du travail. D'ailleurs, ta qualification, tu la perds lorsque tu n'es plus employé. Si tu travailles dans une entreprise et que tu quittes ton emploi, que ce soit de ton propre chef ou suite à un licenciement, à terme, c'est-à-dire à la fin de tes possibles indemnisations chômage, tu n'es plus payé, alors même que tu conserves ton savoir‑faire. Ce n'est donc pas toi, en personne, que l'employeur paye, mais ton poste. Dans l'entreprise, ce n'est pas la personne mais le poste qui est reconnu comme qualifié à produire de la valeur économique.

    M — Qu'est‑ce que ça change que ce soit la personne ou le poste ? De toute façon, ce qui compte c'est d'être payé.

    G — Mais si ton poste est attribué à quelqu'un d'autre, c'est lui qui sera payé en occupant ce poste, tandis que toi, tu n'emporteras pas ton salaire avec toi.

    M — C'est normal, l'employeur ne peut pas payer tout le monde. Il ne paye que ceux qui travaillent pour lui et concourent à produire de la valeur économique dans son entreprise. Et il ne peut pas embaucher tous les demandeurs d'emploi ! Elle a des contraintes, l'entreprise, la pression des Roumains, des Chinois, au sein de la concurrence libre et non faussée !

    G — Pourtant, il y a des salariés qui travaillent en se passant d'employeur : les fonctionnaires. En effet, les fonctionnaires travaillent, mais pas dans le cadre d'un emploi.

    M — Si, puisqu'ils sont payés. Mais il s'agit d'un emploi à vie !

    G — Même pas, car contrairement aux employés des entreprises, dont la qualification est déniée au profit de celle de leur poste de travail, les fonctionnaires sont reconnus en personne comme porteurs d'une qualification. Cette qualification leur est attachée à travers leur grade. Et c'est ce grade, personnel, qui leur donne droit, non à un emploi à vie, mais à un salaire à vie. La preuve, ils sont payés pour toute la durée de leur carrière professionnelle, et même si d'aventure ils se retrouvent temporairement sans affectation, c'est-à-dire sans poste, ils continuent à être payés. Ils sont libres du marché du travail… Comme le seront aussi les nombreux employés du privé dès qu'ils seront arrivés à l'âge de la retraite !

    M — Pardon ? Les retraités ne touchent pas de salaire puisqu'ils ne travaillent plus ! Ce qu'ils touchent, c'est une pension en échange des cotisations qu'ils ont fournies tout au long de leur vie professionnelle. Et s'ils sont à la retraite, c'est justement parce qu'ils ont enfin mérité de se reposer !

    G — De nouveau tu as l'air de confondre travail et emploi. Ce n'est pas parce que les retraités n'ont plus d'emploi qu'ils ne travaillent plus ! Au contraire, s'ils sont payés, c'est non seulement parce qu'ils travaillent, mais parce que leur qualification à créer de la valeur économique leur est enfin reconnue, en personne. En un mot : ils ne sont plus employés par un employeur, mais salariés au nom de leur qualification personnelle, leur donnant droit à un salaire pour dix, vingt, trente ans ou plus, bref, un salaire à vie ! Si tu répares ta mobylette à 60 ans, tu seras payé pour le faire, de même que si tu t'occupes de tes petits enfants ou si tu t'investis dans le milieu associatif. C'est la raison pour laquelle les retraités sont souvent débordés et n'arrêtent pas de cavaler derrière tout ce qu'ils ont à faire. C'est comme s'ils n'avaient jamais autant travaillé. Pourquoi ? Justement, parce qu'ils sont libérés de l'emploi et sont reconnus en personne comme qualifiés. C'est en cela que la retraite est le modèle du travail libre.

    M — Mais si les retraités sont payés, c'est grâce à tous ceux qui, pendant ce temps, travaillent dans les entreprises et cotisent sans en profiter. Ce sont donc bien les entreprises qui sont la source de la valeur et qui payent les retraités !

    G — Certes, la cotisation qui sert à salarier les retraités fait partie du salaire des employés, ainsi que des fonctionnaires. Mais cette valeur, en revanche, ce sont les retraités eux‑mêmes qui la créent ! Autrement dit, le prix des marchandises créées par les entreprises ainsi que des services qu'elles facturent, inclut non seulement la valeur marchande de ces biens et services mais aussi la valeur non marchande des biens et services produits par les retraités.

    M — Mais par définition, le non marchand n'a pas de valeur !

    G — Un seul exemple : les soins médicaux n'ont‑ils pas de valeur ?

    M — Bien sûr que si, mais pas comme des marchandises !

    G — Nous sommes donc d'accord : le non marchand a bien une valeur économique, mais une valeur économique qui n'est pas celle d'une marchandise. Cette valeur correspond à la qualification des producteurs, en l’occurrence des agents du service public hospitalier — de même pour les retraités. Bref, l'ensemble des services rendus par l'ensemble des personnes payées à la qualification est comptabilisé dans le salaire brut. Comme ton salaire à toi. C'en est même la quasi moitié : 40%.

    M — La retraite des autres, c'est mon salaire à moi ?

    G — Oui, car il s'agit de salaire socialisé, immédiatement réparti parmi les retraités, comme nous le disions, mais aussi parmi les autres pensionnés comme les femmes en congé maternité, mais encore parmi les agents rémunérés par la sécurité sociale. Et cette valeur répartie, ils la transforment en valeur d'usage.

    M — Mais ces retraités, parents, médecins ne vendent rien, ils sont hors de l'économie. De même que les fonctionnaires.

    G — Au contraire, ils démontrent l'existence massive de l'économie non marchande dont je te parlais à l'instant. La preuve : les cotisations sont comptabilisées dans le PIB. Il en va de même pour les fonctionnaires : une valeur économique est attribuée à leur activité, reconnue à travers leur salaire, alors même qu'elle n'est pas marchande. C'est ainsi qu'ils assurent des services nécessaires à l'ensemble de la société, mais aussi, bien évidemment, à la bonne marche des entreprises : éducation, santé, hygiène publique, etc.

    M — Mais ces fonctionnaires dont tu me parles, ce sont de petits malins, des chanceux, des petits rentiers. Et s'il y en avait moins, il y aurait moins d'impôts à payer, donc plus de marge de manœuvre pour les employeurs et des employés qui vivraient mieux.

    G — Si les fonctionnaires sont payés par l'impôt, c'est parce qu'une source monétaire est nécessaire pour reconnaître la valeur économique de leur travail. Cette source monétaire, cela peut être la production de valeur par les entreprises, mais ce n'est pas la seule possible. l'État s'en est longtemps chargé lorsqu'il émettait lui‑même de la monnaie selon ses besoins.

    M — Mais tout le monde ne peut pas être fonctionnaire ! Ni médecin ou retraité !

    G — Non, c'est vrai. Mais d'une part, les retraités, parce qu'ils sont payés par la cotisation, nous montrent que ce qui tue le travail, c'est l'emploi. D'autre part, les fonctionnaires nous montrent que chacun peut être reconnu comme qualifié dès le début de sa vie professionnelle. Conclusion : socialisons non pas une partie, mais l'intégralité de la valeur produite par les entreprises, par les fonctionnaires et par les retraités, pour reconnaître la qualification personnelle de chacun. Ainsi, nous salarions chaque citoyen à vie et nous réglons le problème du chômage.

    M — C'est possible pour une minorité, mais on ne peut pas payer tout le monde comme ça.

    G — Pourtant, on paye bien les employés ! La seule chose qui change, c'est que ceux‑ci ne sont plus payés par leur entreprise, mais par des caisses de salaire. Nous avons déjà le modèle : la retraite par répartition. Nous avons aussi la technique de financement : la cotisation sociale. Et nous savons qu'elle marche puisqu'elle assure le salaire des retraités depuis des dizaines d'années et continue de le faire avec succès. D'ailleurs, la cotisation ne permet pas de salarier les seuls retraités, mais aussi, comme nous l'avons évoqué, les agents de la fonction publique hospitalière, une partie des professions libérales, et même des employés en situation de hors emploi, comme les femmes en congé maternité ou les allocataires de l'assurance chômage. Ces derniers se voient, temporairement, attribués un salaire, et donc reconnaître leur qualification personnelle, même s'ils n'occupent pas, ou plus, leur poste. Ce qui est extraordinaire, c'est que cette qualification leur soit déniée le reste du temps !

    M — Mais dans l'hypothèse où tu pourrais attribuer à tout le monde une qualification personnelle, où trouverais‑tu l'argent pour les payer ? Grâce à l'État ? Mais l'État est en déficit. Il y a le trou de la sécu, le coût des retraites, la crise de la dette grecque, portugaise, italienne, et même française. Cela, parce qu'on a vécu pendant plus de 30 ans au‑dessus de nos moyens. C'est très coûteux les services publics, l'école, l'hôpital, le ramassage des déchets, l'administration. Pour les payer, l'État a dû vendre les entreprises qu'il possédait, EDF, GDF, France télécom, La Poste. Aujourd'hui plus que jamais, il est près de la faillite. Il faut donc impérativement réduire les dépenses. Est‑ce qu'on a déjà vu un foyer dépenser plus qu'il ne gagne et laisser la charge de ses dettes à ses enfants ? C'est pour cela que nous devons faire un effort tout de suite pour aider l'État. En travaillant plus longtemps, en contenant les salaires, en réduisant le nombre de fonctionnaires. Ce n'est que comme ça que l'État pourra honorer ses dettes et rembourser ses emprunts aux banques. Car en attendant, ce ne sont pas les entreprises qui vont le sortir de là. C'est pour ça qu'on a baissé les impôts sur les sociétés et qu'on cherche à réduire les charges patronales : pour les rendre plus compétitives. Et si les employeurs doivent modérer les coûts de production, c'est pour la survie des entreprises et pour payer les actionnaires qui ont investi dedans.

    G — Mais les entreprises ont‑elles besoin des actionnaires ?

    M — Bien sûr, ils possèdent les actions et ont investi dans la production.

    G — Et tu sais ce qu'est une action ?

    M — C'est un titre qui donne le droit de recevoir une part de la valeur économique produite par les entreprises.

    G — Et qui produit la valeur dans l'entreprise ?

    M — Les employés !

    G — Et la valeur produite par les employés passe dans l'escarcelle de l'actionnaire, c'est cela ? Donc l'actionnaire, parce qu'il possède des actions, possède un droit sur la valeur produite par les employés, j'ai bien compris ? Somme toute, ces actions sont des titres de propriété purement lucratifs, et tant que l'entreprise tourne, l'actionnaire accumule de la valeur. Mais pourquoi a‑t-il ce droit, puisque ce n'est pas lui qui la crée ?

    M — C'est qu'en accumulant, il peut investir dans des grands projets.

    G — Mais est‑ce que tu as l'impression qu'ils investissent les actionnaires actuellement ? Est‑ce que tu n'as pas plutôt l'impression qu'ils n'engagent leur argent que dans des placements à court terme et indépendants de la demande de travail ? Si oui, penses‑tu que nous ayons besoin de ce type d'actionnaires ? Ne pouvons‑nous pas investir sans leur intermédiaire ? Si les employés créent la totalité de la valeur économique, est‑il si nécessaire qu'ils passent par les actionnaires pour l'investir ?

    M — Il faut bien que quelqu'un ou quelque chose se charge d'investir cette valeur !

    G — Précisément, il s'agit de créer des caisses d'investissement à la manière des caisses de retraite qui salarient aujourd'hui les retraités.

    M — Mais la retraite, ce n'est pas un investissement !

    G — 17% du PIB réparti chaque année pour les retraités, ne s'agit‑il pas d'un engagement massif, de long terme, finançant l'activité de millions de personnes ? Ajoutons‑y la cotisation‑maladie, qui permet de payer les médecins et le traitement des malades, et nous voyons que nous savons déjà investir massivement et à long terme en nous passant des investisseurs !

    M — Mais pour les routes, les ponts et les aéroports ?

    G — Il suffit d'étendre encore davantage la part de la cotisation dans la valeur produite ! Attribuons‑la à nos besoins !

    M — Ça va rogner le profit, faire fuir les détenteurs de capitaux qui vont alors partir à l'étranger avec leurs portefeuilles et investir ailleurs.

    G — Il y a quoi dans ces portefeuilles ?

    M — Des titres !

    G — Donc des droits sur la richesse produite. C'est-à-dire que cette valeur, les détenteurs de portefeuilles ne la possèdent pas telle quelle. Ces portefeuilles ne sont pas des congélateurs à monnaie. Les actionnaires ne possèdent que de la valeur virtuelle, potentielle, qui ne deviendra réelle que quand ils l'échangeront contre de la monnaie, c'est bien cela ?

    M — Des titres, c'est toujours de la valeur ! Même virtuelle !

    G — Tu as vu des avions tomber en panne sèche, des immeubles s'effondrer ou la terre se fendre lors de l'éclatement d'une bulle spéculative ? C'est que la valeur disparue dans l'éclatement de la bulle était bien de la valeur possible, potentielle, mais non effective. Car ces montagnes de valeur virtuelle ont une limite, bien réelle celle‑là : la valeur des biens et services produits par les salariés sur l'année en cours. Ce sont les salariés qui produisent la totalité de la valeur économique disponible. En attendant, les détenteurs de capitaux n'accumulent que des titres, qui ont augmenté dans des proportions astronomiques ces dernières années, mais sans équivalent matériel.

    M — Mais la valeur détenue par les actionnaires, elle existe bien puisqu'ils peuvent investir, embaucher et payer les employés ! Tout comme les dettes des États sont réelles puisqu'il faut les payer !

    G — Les actionnaires peuvent employer, non parce qu'ils détiennent la valeur, mais parce qu'ils détiennent le droit de qualifier l'activité comme du travail. C'est pour cette raison qu'ils détestent les fonctionnaires et les retraités : ces catégories de salariés échappent à leur emprise. Quant aux banques, certes elles prêtent de la monnaie, mais en la créant à l'occasion du prêt ! Les États remboursent actuellement aux banques une monnaie qu'elles ne possédaient pas avant de la leur prêter. Bref, les prêteurs n'ont rien apporté en prêtant, puisque ce qu'ils avancent au moment du prêt, ils ne le possédaient pas avant de le prêter.

    M — Pourquoi les remboursons‑nous alors ? Pourquoi le report de l'âge de la retraite, les coupes budgétaires, les fonctionnaires non remplacés ?

    G — Parce que nous ne voyons pas que nous pouvons nous passer d'elles, comme des actionnaires, en élargissant le champ d'application de la cotisation. Alors que les employés produisent la valeur économique, qu'ils financent déjà, par la cotisation, des investissements à long terme, comme nous le montrent le financement de la santé publique et la retraite de millions de pensionnés, ils abandonnent aux employeurs le droit de qualifier l'activité économique, et attribuent une partie de la valeur aux actionnaires et aux prêteurs, se soumettant ainsi à l'intérêt de patrons qu'ils ne rencontrent jamais. Si nous voulons investir en nous passant de ces usuriers, augmentons la part de cotisation à toute la valeur produite. Alors, en dotant chacun d'une qualification personnelle, nous supprimons le chômage. Et en socialisant l'intégralité de la valeur, nous supprimons la propriété lucrative des actionnaires et des prêteurs.

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