A propos du blog d’Henri Sterdyniak sur Mediapart (3 juin 2016)

par Bernard Friot 9 juin 2016

Première publication dans Le blog de Henri Sterdyniak

En réponse à A propos de Bernard Friot, quelques remarques, Henri Sterdyniak

    A propos du blog d’Henri Sterdyniak sur Mediapart (3 juin 2016)

    Merci à Henri Sterdyniak (HS) d’engager un débat avec moi et avec Réseau Salariat. J’espère que des malentendus pourront être levés. Je reprends ses objections dans l’ordre de son texte.

    Me prêter d’entrée de jeu le projet d’une « abolition immédiate du capitalisme » est un contresens qui ne résiste pas à la lecture de mon travail. Je répète à toute occasion que la bourgeoisie a mis des siècles pour imposer le mode de production capitaliste et que tout grand soir est exclu. Je réfléchis sur les possibles qu’offre ici et maintenant la dynamique de la sécurité sociale, dont je sais, pour l’étudier depuis quarante ans en France et à l’étranger, que sa construction est une affaire séculaire. Jamais je n’ai émis l’idée saugrenue de « l’abolition immédiate » d’un mode de production, idée que je combats au contraire pour sa fausseté historique, et parce que je mesure les effets démobilisateurs d’une approche romantique de la révolution, incapable de voir ce qu’ont de révolutionnaires les institutions encore largement minoritaires qui commencent à se mettre en place au cours du 20ème siècle dans une société restée majoritairement capitaliste : il n’est pas du tout nécessaire (et assurément impossible) « d’abolir immédiatement » le capitalisme pour commencer à instituer une alternative crédible.

    C’est pourquoi je ne peux souscrire à la position d’HS selon laquelle desobjectifs émancipateurs de court-moyen terme « acceptent obligatoirement le capitalisme tel qu’il est », voire « vont dans le bon sens pour le fonctionnement du capitalisme lui-même ». Il énonce là un postulat que l’histoire du mouvement ouvrier ne confirme pas du tout, même s’il est hélas très partagé par nombre d’économistes, qui considèrent impossible d’instituer des dynamiques anticapitalistes dans une société capitaliste. Je montre au contraire que l’institution du régime général de sécurité sociale, celle de la fonction publique, celle des marchés internes comme dans la métallurgie, la chimie, les transports ferroviaires ou l’énergie sont autant de coins anticapitalistes enfoncés dans les institutions capitalistes du travail, qu’il s’agisse du marché du travail, de la propriété lucrative ou du crédit. Certes elles sont l’objet de vives attaques, de reprises en main, de réformes qui les dénaturent. Que les institutions alternatives que sont le salaire à la qualification personnelle, la propriété d’usage de l’outil de travail, la subvention de l’investissement, soient l’objet d’une haine et d’un refus constant de la part de la bourgeoisie et de ses alliés n’a pourtant pas empêché leur affirmation.

    Cette affirmation est faite, nécessairement, d’avancées et de reculs, et n’a pas un avenir assuré par une quelconque loi de l’histoire. C’est ainsi qu’après leur négation comme productives de valeur économique, les productions non capitalistes d’éducation ou de santé ont fini par être reconnues par les comptables nationaux. Pourtant elles restent analysées comme « dépense » chez la plupart des économistes, qui parlent volontiers de « dépense scolaire » mais jamais de « dépense automobile » parce qu’ils identifient le travail productif au travail organisé par le capital. A ce propos, je me réjouis du ralliement d’H. Sterdyniak aux analyses encore très peu admises de J.M. Harribey, qui montre que la validation sociale des productions des services publics s’impose à côté de la validation marchande des productions des entreprises privées. Je l’invite à poursuivre cette démarche de dépassement du positivisme si ancré dans la profession quand il s’agit de définir les activités productives. En évitant, si possible, d’inventer « la découverte de Bernard Friot pour les retraités : toute activité (même la non-activité) crée de la valeur sociale », alors que je dis précisément le contraire. Mon travail repose sur la distinction, fondamentale chez les économistes marxistes, entre valeur d’usage et valeur économique. Distinguer l’activité, qui crée de la valeur d’usage, du travail, qui est la part de l’activité considérée comme créant aussi de la valeur économique, est le b.a.ba sur lequel repose mon argumentation. Il en découle d’une part qu’une non-activité ne peut pas être du travail, d’autre part que toute activité n’est pas du travail. Me faire dire autre chose à propos des retraités comme de n’importe qui relève de la malveillance ou d’une lecture, disons, par euphémisme, distraite. Ensuite, toute la question est d’analyser les conflits qui portent la validation sociale transformant une activité en travail.

    Lorsque, comme retraité, je conduis mes petits-enfants à l’école ou j’assure une formation syndicale, je serais dans l’absence de contrainte et dans la sphère privée (je reprends les critères par lesquels HS dénie que je travaille), alors que, par un miracle sans doute, l’assistante maternelle ou le consultant qui font ces tâches les feraient dans la contrainte et dans la sphère publique ? Il y a une incohérence à définir le travail productif tantôt à partir de la validation sociale (ce qui est scientifique), tantôt à partir de prétendues spécificités de l’activité (ce qui n’est que positivisme inconsistant). La validation sociale est affaire politique et ne repose pas du tout sur la nature, prétendument contrainte ou non, prétendument hors sphère privée ou non, de l’activité. La question est donc : y a-t-il un mouvement vers la validation sociale de l’activité des retraités (ou des chômeurs) ?

    La réponse est aujourd’hui ambiguë, comme pour l’éducation ou la santé qui sont une production pour les comptables nationaux mais une dépense pour les idéologues académiques du capital. La comptabilité nationale ne considère pas (encore) comme une production l’activité des retraités ou des chômeurs, tout comme dans les années 1950 elle ne considérait pas comme productifs les enseignants ou les soignants. Encore une fois, le capital réduit le travail à l’activité qui produit de la valeur pour les actionnaires et les prêteurs et c’est dans la confrontation au capital que s’imposent comme productives des activités qui ne valorisent aucun capital et qui font la démonstration qu’on peut produire sans employeur, sans actionnaire et sans prêteur. En construisant la pension, dans le régime général, dans la fonction publique et dans les régimes statutaires, comme salaire continué et non pas comme revenu différé (celui de l’Agirc-Arrco), en faisant de l’indemnisation du chômage un droit au salaire et non pas, comme le veut le capital, un droit à l’employabilité, le mouvement ouvrier initie une validation sociale de l’activité des retraités et des chômeurs qui ne relève ni du marché ni de l’Etat mais qui n’a pas à ce jour abouti à leur comptabilisation dans le PIB. Est-ce que cette validation sociale va se consolider ou finalement échouer sous les coups de boutoir du capital ? Je n’en sais rien. Est-ce que souhaiter sa généralisation, comme je le fais, parce qu’elle libère le travail du carcan du capital, est être « illuminé » ? Je laisse à H. Sterdyniak la responsabilité de l’injure.

    Notons au passage, en soulignant là aussi le contresens de sa lecture, que je ne dis pas que les retraités (pas plus d’ailleurs que les fonctionnaires, les chômeurs ou les soignants) produisent la monnaie correspondant à leur pension, mais la valeur qui y correspond. Car (et je me sépare ici de J.M. Harribey), il y a une valeur économique non monétaire. Evidemment, les pensions supposent une production marchande, tout comme les salaires des fonctionnaires. C’est d’ailleurs une opération blanche pour la sphère marchande, puisque le flux de monnaie qui en sort lui revient sous forme d’achat de consommation des retraités et des fonctionnaires : impôt et cotisation assurent un marché pour la production marchande. Tout l’enjeu de la nature, salariale ou non, des pensions est de savoir si c’est en tant que producteurs de valeur économique ou utiles assistés que les retraités sont dotés de ce pouvoir d’achat, et le raisonnement est le même pour les fonctionnaires. Quand on achète une automobile, on ne dit pas que l’on fait vivre des utiles assistés, on reconnaît la nécessaire contribution des salariés de l’automobile à la production, tout comme les salariés de l’automobile, en achetant d’autres biens et services, reconnaissent la nécessaire contribution de ceux qui les ont produits. De la même manière, verser un impôt pour que les jeunes aillent à l’école, ou des cotisations pour que les malades soient soignés, n’est pas faire vivre d’utiles assistés qui pèseraient sur le fruit de notre travail, c’est reconnaître leur nécessaire production d’éducation ou de santé. Non seulement le non marchand ne pèse pas sur le marchand, mais si la production de santé ou d’éducation était capitaliste, il faudrait que les producteurs de marchandises l’achètent à un prix bien plus élevé que le montant de leur impôt ou de leur cotisation, comme le montre l’exemple de la santé, produite sur un mode capitaliste aux USA, et qui a dans le PIB un poids plus élevé de 50% que celui des systèmes de santé non capitalistes de l’Europe occidentale.

    Lorsqu’il écrit : « Peut-on utiliser l’argument « la retraite est un salaire continué » pour préconiser une retraite à 55 ans à 100% du dernier salaire net, sans considération de la carrière, avec un fort niveau de cotisations sociales sur les actifs, donc une baisse du niveau de vie de ceux-ci, baisse qui ne serait pas compensée par une prétendue valeur sociale produite par les retraités ? », H. Sterdyniak exprime tout le positivisme de tant d’économistes qui postulent que l’identification capitaliste entre travail et emploi est éternelle et refusent d’envisager que nous puissions initier une production avec des travailleurs débarrassés à 55 ans de l’obligation de passer par le marché du travail pour être reconnus comme producteurs. Ajoutons que la retraite à 55 ans ne signifie évidemment pas qu’à cet âge, on serait voué à produire du non marchand : nous commençons à voir des retraités qui, comme retraités, donc payés par une caisse mutualisant la valeur et non pas par un employeur, contribuent par une activité marchande à la valeur ajoutée d’entreprises alternatives, de type coopératif ou autre. Abaisser le salaire à vie à 55 ans permettra d’augmenter significativement la part de la production marchande échappant à la logique capitaliste, ce qui est fondamental lorsqu’on considère le mur anthropologique et écologique dans lequel cette production nous conduit. Et là aussi nous voyons bien qu’il s’agit non pas « d’abolir immédiatement le capitalisme » mais de continuer à réduire sa part dans la production de valeur, y compris, et d’abord, dans la production de la valeur marchande.

    C’est pourquoi, contrairement à ce que laisse entendre H. Sterdyniak dans certains passages de son texte d’ailleurs contradictoires avec d’autres, mon propos n’est pas de remplacer le marchand par le non marchand (sauf, outre l’éducation et la santé, pour le logement, les transports de proximité, les premières consommations d’eau ou d’énergie), mais de réduire de plus en plus le marchand capitaliste au bénéfice du marchand non capitaliste. « Partant de l’idée que toute la production pourrait être organisée demain comme la production publique aujourd’hui », me fait-il dire, alors que je traiteen long et en large du passage de la production marchande capitaliste à la production marchande non capitaliste dans les textes qu’il prétend avoir lus. J’y aborde toutes les questions qu’il pose à la dynamique « totalitaire » (là encore, je lui laisse la responsabilité d’une discussion qui passe décidément trop chez lui par l’injure et le contresens) initiée par le mouvement ouvrier lorsque, par les conquêtes de 1945, il a commencé à poser les bases d’une production non capitaliste. Qu’il s’agisse des critères de qualification des producteurs, du rapport au travail induit par le salaire à vie, du devenir des tâches nécessaires qui ne trouveraient pas preneur, de la fermeture des entreprises en échec, de la formation des prix en régime de concurrence maintenue, de la coordination des activités, du fonctionnement démocratique des entreprises et des caisses,Emanciper letravail, qu’il dit avoir lu, aborde tous ces points sans donner les réponses exhaustives d’un « système » que j’aurais construit tout seul comme un utopiste alors qu’il s’agit précisément du contraire : de l’observation du déjà-là conquis par le mouvement ouvrier et des pistes possibles de son prolongement. Ces éléments ne le convainquent pas ? C’est tout à fait normal, mais alors qu’il les discute au lieu d’osciller entre l’accusation de ne trouver aucune réponse et celle de se trouver en face d’un bloc totalitaire à prendre ou à laisser. Quand H. Sterdyniak laisse entendre, contre tout mon argumentaire qui affronte au contraire ces questions sans détour, que mettre en extinction la propriété lucrative, le marché du travail et celui des capitaux par le salaire à la qualification personnelle, la copropriété d’usage et le couple subvention-cotisation à la place du couple crédit-profit, c’est se trouver face soit à une utopique société sans obligation ni sanction soit à une sinistre société totalitaire, qu’en dire sinon que nous avons là des propos symétriques non falsifiables ?

    Je ne relève pas, parce qu’il ne le mérite pas, le propos inadmissible sur Réseau Salariat, cette association d’éducation populaire créée par des militants, pour l’essentiel syndicalistes, militants politiques ou membres d’Attac, très actifs dans le mouvement de 2010 contre la réforme des retraites et qui se sont retrouvés en 2011 pour analyser l’échec de la plus forte mobilisation populaire depuis 1968. Pourquoi interrogeons-nous, en effet, des mots d’ordre comme (je cite HS) « les prestations d’assistance, l’impôt redistributif, la réduction du temps de travail, la taxation du capital, le pôle public bancaire, l’allocation d’autonomie pour les jeunes, etc. » ? Parce que s’ils sont inscrits dans une stratégie globale de meilleur partage ou de relance de la valeur ajoutée capitaliste, et non pas d’affirmation d’une production de valeur non capitaliste, sans propriété lucrative, sans marché du travail, sans crédit, ils évitent la lutte de classes sur la production de valeur et nous conduisent à l’échec, celui précisément des opposants aux réformes depuis trente ans. Trente ans d’échec poussent aujourd’hui nombre de militants à interroger, non pas en tant que tels les mots d’ordre sur lesquels ils se sont mobilisés, dont certains, comme la réduction du temps de travail, peuvent faire sens, mais la validité de la stratégie qui les a portés. Plus que jamais, dans un capitalisme globalisé en capacité de contraindre les travailleurs des pays anciennement capitalistes à des reculs dans le partage de la valeur capitaliste en allant la produire ailleurs, l’action collective doit y être centrée sur la production sur place d’une valeur non capitaliste, qui passe par un statut politique du producteur et une généralisation de la propriété d’usage de l’outil de travail grâce à une maîtrise populaire de l’investissement. Les réflexions à ce propos de l’intellectuel collectif qu’est Réseau salariat intéressent de plus en plus ET les syndicalistes de la CGT, de Solidaires, de la FSU, de la CNT, ET les militants communistes et des différentes composantes du Front de gauche, du NPA, libertaires, ET ceux d’ATTAC, de Copernic ou des AMD, ET les très nombreux jeunes mobilisés sur d’autres bases dans Nuit debout ou dans des entreprises alternatives en recherche de changement ici et maintenant. Nous battons-nous pour un meilleur partage de la valeur capitaliste ou pour la production d’une valeur non capitaliste ? Réseau Salariat insiste sur la seconde branche de l’alternative et montre que les conquêtes de la classe ouvrière sont les tremplins qu’il faut que nous généralisions si nous voulons continuer la lutte pour la maîtrise du travail par les travailleurs.

    Bernard Friot, 9 juin 2016