L’enjeu anthropologique de la retraite

by Bernard Friot November 28, 2019

    L’enjeu anthropologique de la retraite

    C’est sur le point anthropologique que notre intervention dans le débat devrait à mon sens être centrée.

    Comme la longue période dite d’insertion des jeunes, temps d’avant le travail, comme le chômage, temps sans travail, la retraite instituée comme temps d’après le travail signifie la séparation constitutive du statut capitaliste de la personne : parce que la bourgeoisie a le monopole de la valeur, la personne est étrangère au travail, elle est séparée des objets, des fins et des moyens du travail, tant abstrait que concret. À poil indéfiniment dans son rapport au travail, elle quémande sur le marché du travail ou sur celui des biens et services une reconnaissance comme productrice qui s’exprime dans les deux piliers capitalistes des ressources : un minimum universel (monétaire ou en services publics basiques : le « revenu universel d’activité ») et des ressources contributives faites d’un flux de rémunération à la tâche et de ressources différées accumulées à la mesure de sa performance marchande dans un « compte personnel d’activité », dont il est attendu que, lot de consolation de l’irresponsabilité sur le travail, il devienne l’objet de toutes les attentions de travailleurs totalement aliénés à leur statut de force de travail et ne travaillant que pour se constituer de quoi ne pas travailler. Il faut montrer comment la généralisation de l’AGIRC-ARRCO dans un compte personnel de points, qui deviendra le coeur du compte personnel d’activité, est une pièce maîtresse dans la construction de ce statut capitaliste de la personne. C’est là, pour nos adversaires, l’enjeu décisif. Et c’est là-dessus que les opposants sont dramatiquement muets.

    Le coeur de notre intervention doit à mon sens être de saisir le débat sur la retraite (comme on doit se saisir de celui sur l’indemnisation du chômage, ou du débat sur les droits d’inscription dans les études et les prêts aux étudiants, etc…) comme occasion de montrer qu’un autre statut de la personne est en construction et comment le faire progresser. Ce statut supprime la séparation de la personne des fins et des moyens du travail. Et il a donc (au moins) deux dimensions inséparables : la confirmation permanente des personnes reconnues, en tant que personnes, comme responsables de la production doit s’exprimer et dans le droit politique à la qualification (et donc au salaire) et dans l’exercice effectif de responsabilités sur le travail. Avancer à 50 ans l’âge où l’on devient enrichi d’une qualification et donc titulaire de son salaire (et il faut lier la suppression des annuités, le 100% du meilleur salaire net, à ce droit politique à la qualification et au salaire pour bien montrer l’enjeu anthropologique du conflit) est inséparable de la proposition de doter les retraité s des moyens ⋅ d’une responsabilité sur l’auto-organisation du travail dans les entreprises, comme l’exprime sur un mode ludique (et j’espère utile) le petit apologue que m’a demandé d’écrire un camarade de RS pour le journal auquel il contribue en Haute Vienne, Mefia Te.

    À propos de l’objection-bateau « quel travail des retraité es fonde leur droit au salai⋅ re ? », la réponse est aussi à mon sens d’ordre anthropologique. Il ne s’agit pas de prouver qu’ils travaillent à partir de l’utilité sociale de leur travail concret : d’une part, c’est admettre le bien-fondé de la rémunération capitaliste, qui paie en fonction de la tâche, alors que le salaire à la qualification a précisément été construit sur l’abstraction vis-à-vis du travail concret ; d’autre part c’est fétichiser la marchandise capitaliste, achetée « parce qu’elle est utile », qui ourrit la croyance que c’est l’utilité sociale de ce qui est produit qui fonde la valeur dans le capitalisme, et qui rend forclos tout débat sur la valeur dans ce qu’elle a d’irréductible à l’utilité sociale (tout ce qui est socialement utile n’est pas valeur, sauf à abolir d’un claquement de doigts la violence inhérente à la définition de ce qui vaut) . Il ne s’agit pas non plus de prouver qu’iels produisent de la valeur, chose comptablement impossible puisque la comptabilité nationale nie cette production : le changement dans la définition de la valeur est un long processus !

    L’enjeu essentiel pour moi est de montrer les dégâts d’une définition du travailleur comme étranger à la décision sur la production, comme individu libre (c’est-à-dire à poil du point de vue de la valeur) acquérant des droits selon sa performance sur les marchés du travail ou des biens et services, et que la bataille pour le droit au salaire à la qualification personnelle (pour les retraités mais aussi pour tous les adultes majeurs) est la poursuite de l’enrichissement de la personnalité civile, qu’on ne peut plus réduire au droit de voter, de passer des contrats etd’être propriétaire, et qu’il faut continuer à doter des droits exprimant et rendant possible la responsabilité dans la production de la valeur (qualification personnelle, décision sur ce qui est produit aussi bien dans l’entreprise que dans les institutions de coordination de la production). C’est pourquoi, pour moi, la bataille pour la poursuite du droit au salaire des retraité⋅es est inséparable de la bataille pour qu’ils aient les moyens de contribuer à l’autoorganisation des travailleurs.

    En précisant, car ça revient tout le temps, que reconnaître par une qualification personnelle que quelqu’un est un travailleur (et non pas un ancien ou un futur travailleur) ne veut pas dire que tout ce qu’il fait est du travail. Reconnaître un adulte majeur comme travailleur (c'est à dire responsable de la production) en tant que personne ne veut pas dire que toutes ses activités sont du travail. Tout n'est pas travail dans ce que nous faisons et vivons, et c'est précisément le fait d'être en permanence confirmé comme responsable de la production de valeur par un salaire attaché à la personne (et aussi bien sûr par les droits qui rendent possible la décision sur l'investissement, etc…) qui permet de tenir une partie de nos activités à distance de la valeur, dans cette gratuité qu'attaquent aujourd'hui dans le quotidien de nos relations sociales Blablacar, AirBnB, etc.... Être séparé des fins et des moyens du travail (ce qui est le coeur du statut du travailleur dans le capitalisme, où le travail est étranger à nospersonnes parce que la bourgeoisie s'en arroge le monopole) est une amputation que nous avons commencé à dépasser avec le salaire à la qualification personnelle, d'où l'acharnement de classe contre lui.

    Je me résume : il s’agit d’argumenter sur les retraité⋅es comme travailleurs plus que sur le travail des retraité⋅es.

    Bernard Friot